La tentative de meurtre

Deux jambes prêtes à se casser tant elles sont frêles mais une allure fonceuse c’est Me Coutant-Peyre qui se met à côté de moi pour enfiler sa robe d’avocat, à croire que y’a uniquement dix avocats à Paris, elle n’est pas présente au procès que je vais voir donc il  doit y avoir du térro pas loin. C’est la première fois que je vais au palais de justice assister à un procès, les talons des avocates claquent, Me Coutant-Peyre attend un papier, elle a une sacoche en vinyle Billabong. Elle reste seule dans son coin.


Le procès d’aujourd’hui est inconnu, pas d’événement national, pas d’article dans Paris  Match pour savoir, pas de discussions incrédules, ici dans la salle Rivero du palais de justice se déroule sur cinq jours un procès pour  une tentative  de meurtre, c’est tout ce que je sais,  c’est une histoire à comprendre et à juger, six accusés ( Kouao, Hervé, Lounes, Macela, Merlin et Mothir )  trois victimes  ( Kevin, David, Nicolas). Des avocats font les 100 pas en attendant l’ouverture des portes : « J’ai fait 23 000 pas ce qui fait 15 kilomètres » dit un avocat à un autre qui s’en fout total,  l’avocat revient à la charge : « Non mais tu réalises ou pas ? » Une femme semble très à l’aise elle s’est faite belle, robe courte on voit sa culotte, elle demande aux flics où elle peut faire « pipi je suis jurée en fait »  elle tente de cacher le faux cuir de son sac bleu marine qui s’arrache, elle va peut-être juger six hommes elle s’appelle Laurine. Tous les jurés arrivent ils sont une grosse trentaine et la cour va en désigner quelques-uns, une femme a des mocassins  avec  des chaussettes rose fluo et un tote bag gaz réseau distribution France, une autre habillée comme si après elle allait escalader Notre Dame, faut bien la reconstruire, elle est en habit de randonnée et escalade, une autre a un  manteau long en cuir, un énorme roman de Brandon Sanderson. Une des victimes arrive, immense, baraque, petite barbe comme Craig David, en jogging et manteau cachemire, il a un très gros charisme, on dirait un rappeur blindé de thune qui aurait une marque de vêtement, c’est David la victime je comprends, il rentre dans la salle mais ses deux amis venus le soutenir ne peuvent pas rentrer encore, l’un d’eux dit :  «  Moi j’ai hâte de savoir le casier des mecs [les accusés] tu sais j’ai vu sur les PV là bon ben de toutes façons ils ont tous fait des conneries…pas de travail enfin tu vois le genre » . Une dame arrive avec son mari : « Je suis là maman d’un accusé » elle dit au flic elle veut savoir si son fils va être jugé ici, le flic n’en sait rien la maman est perdue elle demande : « En fait je cherche  les assises » mais ici les assises sont partout, finalement elle reconnaît quelqu’un c’est donc ici que son fils va être jugé, elle ne peut pas rentrer non plus.  Le dernier à rentrer est le procureur, il a amené sa petite gourde de thé et il blague avec les flics à l’entrée : « oh ben c’est vous qui êtes en charge aussi la semaine prochaine ? Oh ben on va se voir AHAHAHAH » enfin il rentre. Un des policiers me dit : « désolé hein mais là c’est rempli même les témoins ils rentrent pas » au même moment l’huissier demande à ouvrir les deux portes de la salle d’audience « c’est le feu à l’intérieur » du coup nous les laissés-pour-compte on peut voir l’audience un peu, du moins la désignation des jurés.

C’est mon premier procès avec des jurés je les envie. Enfin on peut rentrer, dans le box il y a Merlin et Kouao, les quatre autres sont sur des bancs à côté de moi, le Président s’adresse aux neuf jurés (sept femmes, deux hommes Laurine a été choisie) le Président prend des cailloux sur lesquels il y a le nom de chaque juré et il dit : « Alors LAURINE vous allez juger des gens vous devez être impartiale blabla jurez vous blabla dites je le jure/j’ai compris »  et quand le juré répond le Président il balance le cailloux dans un sac ça fait ploc, c’est koh lanta et la boule noire ce truc. Le Président rappelle que le doute doit profiter à l’accusé et c’est à l’accusation de démontrer la culpabilité. Des mots se dessinent, j’entends « péniche » je me dis que peut-être la tentative de meurtre s’est passée sur l’eau. Le Président évoque les trois victimes, David (Craig David) est le frère jumeau de Nicolas et Kévin la troisième victime est leur ami, Nicolas n’est pas présent : il a subi une transplantation cardiaque, impossible de savoir si c’est lié ou pas au procès d’aujourd’hui.

Le Président évoque « la difficulté du dossier bon on va essayer de résumer ça »

Ca se passe le 12 Aout 2018 à 5h40 du matin à Paris, c’est une bagarre en face du musée d’Orsay, une soirée sur une péniche « organisée par des gens de la mode des gens qui sont alors addict on dit des shoes addicteuh comme on dit en franglais, bon les gens de la mode et voilà la police arrive y’a des blessés, notamment les jumeaux David et Nicolas, Nicolas est dans le coma et en urgence vitale absolue, David est blessé aussi, Kévin moins il est conscient, il désigne donc des coupables qui sont placés en garde à vue, il y a du sang partout, dans la rue, vers l’abribus et là bon on regarde la vidéosurveillance de Paris bah on s’en plaint hein bah là ça sert et on voit que Nicolas a été frappé à la tête avec un casque de scooter alors qu’il est à terre »

Nicolas a reçu 12 coups de casque de scooter alors qu’il était déjà dans le coma, ses agresseurs l’ont aussi violemment frappé avec les pieds au visage. « Alors voilà c’est David qui organise une soirée HIPEUH HOPEUH et il était resté boire sur la péniche avec ses copains et son jumeau. David se fait insulter : ouais toi tu te la racontes PD bon alors on voit les vidéos et y’a des fractures partout des coups, au visage, des coups de poings, des coups de pied quand les gens sont au sol, l’un des accusés Merlin nie les violences même lorsqu’on lui montre la vidéosurveillance, y dit qu’c’est pas lui qu’a le tee shirt CHAMPION, bon alors avec l’enquête on en sait plus, il se passe que deux des accusés sont en train de se disputer avec des jeunes femmes, les victimes, David, Nicolas et Kevin entendent des cris, ils décident de calmer les choses bon là on peut se dire que voilà les victimes peut-être qu’elles disent aux accusés oh bon ben les femmes c’est comme ça hein […] mais Lounes un des accusés s’embrouille avec les (futures) victimes sans dégénérer à ce stade-là » Un des accusés appelle du renfort, des copains de St Ouen pour commencer la baston, dont celui qui a le casque de scooter « Et là ça dégénère.  Je peux le dire ça se voit c’est une très sale bagarre, Kevin arrive à s’enfuir et il tombe même salement dans les escaliers  il se fait des fractures en tombant, et se cache, il revient plus tard et retrouve ses deux amis Nicolas et David inconscients au sol, le sang, bon on peut le dire David monsieur vous êtes homosexuel et vous ne vous en cachez pas mais il semblerait que les agresseurs ne le savaient pas »

Sur son banc, quand le Président évoque les blessures de Nicolas le frère jumeau, David baisse la tête.

Le Président explique que « très vite trois des accusés sont interpellés et qu’un reconnaît même avoir fouillé les poches des victimes pendant que celles-ci étaient inconscientes, tous réfutent être homophobes. Bon un accusé a détruit son casque, un autre explique être venu en renfort et c’est après visionnage des vidéo qu’il a réalisé qu’il était dans le clan des agresseurs, qu’ils étaient à 5 contre 1 homme à terre, Nicolas. Un autre dit qu’il est venu aider les copains de sa ville sans se poser de questions, il frappe quelqu’un avec un casque pour aider les amis » Depuis l’agression Nicolas ne peut plus fermer la bouche et est en dépression. « Oui ils ont voulu humilier, blesser, voire dominer les victimes mais pas les tuer ils disent, Nicolas on apprend qu’il a survécu uniquement car les secours sont arrivés très rapidement, tous les coups étaient mortels, tous les coups étaient MORTELS ! On frappe le visage à coup de casque, on donne des coups de pied au visage,  bon et euh y’a un des accusés qui en 2013 avait été condamné pour des faits similaires »

Le Président demande à chaque accusé de se lever et leur explique combien chacun risque au maximum : Kouao se lève, il a donné les 12 coups de casque « Bon alors le maximum c’est 30 ans mais le minimum c’est un an alors la fourchette est large je l’avoue » Merlin risque 30 ans maximum, Hervé aussi, Lounes risque 5 ans maximum mais comme c’est une récidive on multiplie par deux donc 10 ans, Macéna (frère de Lounes) risque 10 ans mais récidive donc 20 ans, enfin Mothir qui fait 1m45 genre risque 30 ans aussi. Le Président se tourne vers les jurés : « Alors sachez hein que les circonstances aggravantes n’existent plus dans notre code pénal depuis DES ANNEES »

Le Président demande une pause, en plus Merlin est malade dans le box moi j’en profite pour causer à ma voisine, une élève magistrat et je lui dis que le coup des cailloux c’est chelou au début quand même. L’audience reprend et c’est une enquêtrice de personnalité qui vient pour parler de Lounes, j’ai une déformation à cause du procès des attentats,  j’ai vécu des enquêtes de personnalité qui duraient 3 heures et là en 12 minutes c’était expédié : Lounes est « placide, il verbalise pas son ressenti, il est né en 1988 et en couple, il est chauffeur de bus, il a eu une enfance heureuse et sa famille est unie, il respecte les traditions patriarcales, il est très proche de son frère Macena présent, il a eu une scolarité normale, en couple depuis ses 19 ans il est calme, généreux, sociable et fidèle, sensible au stress et l’injustice »  le Président dit que ce portrait est « louangeur » mais l’enquêtrice ne comprend pas ce mot elle dit : « j’ai pas compris le mot », alors le Président dit : « Vous faites des LOUANGES » en criant parce que quand on crie on comprend mieux le sens des mots, mais « j’ai pas compris je suis désolée » « Bon ben l’enquête LA elle est FAVORABLE » je le vois le Président il pense « mais elle est conne celle-là  oh bon ben les femmes c’est comme ça hein» obligé. Le Président dit à l’enquêtrice : « Hey vous avez pas évoqué les condamnations de Lounes ?  » l’enquêtrice : « Oh ben il m’en a pas parlé » Lounes va a la barre il est interrogé sur sa vie le Président lui dit : « Ca va votre travail vous l’aimez bien ?  [oui] Ca va votre asthme ? [oui aussi] », Lounes vient d’être papa il y a deux mois, son avocat lui demande comment se situe sa famille « dans toute cette histoire » Lounes répond que toute la famille vit dans un gros stress « c’est pas évident mon papa est là dans la salle c’est regrettable tout ça » Heureusement David la victime n’est pas revenu à l’audience après la pause pour entendre ce « regrettable »

Merlin n’a pas eu d’enquête de personnalité fait par une enquêtrice aussi dit le Président : « Oh ben vous voyez un inconvénient qu’on le fasse là ? La biographie de Monsieur Merlin ? Non bon ben on y va »

Merlin est né en 1996 au Cameroun, de père inconnu, arrivé en France à 7 ans sa maman était cuisinière, il est en couple avec une femmes espagnole, il a deux enfants avec elle et un autre d’un premier lit, il a une voix très très douce, il dit qu’il a eu une enfance compliquée. Cinq condamnations comme mineur, il a connu les foyers, les fugues, il a des problèmes d’alcool et de stup « Pour  oublier les choses » comment il a rencontré sa concubine ?  « Comme ça, on a matché » « Hein ? » dit le Président de 155 ans « Bah on a matché quoi » sa compagne travaille dans un grand magasin de fringue (espagnol), Merlin fait du footing, et du cardio, majeur il a eu 4 condamnations pour violence et vol,  c’est « très compliqué pour moi d’être là je trouve pas mes mots » et moi je les écris, la suite demain.

M Écrit par :

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