Le hasard



Il n’y a pas de hasard. Au début c’est elle que je reconnais, longue chevelure grise blanche et petites lunettes, elle parle, je l’ai vue pendant 3 mois chaque jour se révolter, crier, questionner. Elle est une des avocates de victime de Charlie Hebdo. À côté d’elle c’est lui, que j’ai vu aussi au quotidien, que j’ai écouté et dont j’ai écrit le témoignage. Lui une victime de Charlie Hebdo. Le hasard de se retrouver là 4 mois après le verdict. Il n’y a pas de hasard. Ils parlent d’impact dans le mur, de film, de pièce d’identité, de café. « Bon on va y aller » ils partent.  Il n’y a pas de hasard, lorsque je suis arrivée ce matin au tribunal j’ai vu un des flics en civil du procès, ceux qui restaient en haut dans l’auditorium pour surveiller les gens, puis j’ai vu S. un flic qui me parlait du procès, entre deux pauses et qui savait qu’avec moi il n’y aurait pas de problème dans la salle d’audience j’étais « la jeune qui vient tous les jours ». Lorsqu’il m’a vue il a dit : « Ah une revenante ! Tu vas bien ? » une revenante c’est ce que je suis, comme celles qui reviennent de Syrie et qui passent au tribunal.


Au moment où l’avocate et la victime prennent l’escalator un homme vient me voir il me dit : « Ah ! BONJOUR ! Vous présentez une émission sur BFM TV ! » je lui dis «  non » il me dit « si » je dis « non » il me dit « si » je dis : « non absolument pas » il me dit : « ok vous êtes incognito » je dis : « non pas du tout » il dit  en baissant sa voix : « ok je comprends » puis il se reprend : « Vous lisez le code pénal pour votre émission? » je montre la couverture d’un livre de Simone de Beauvoir   Les inséparables  sûr de lui l’homme me dit : « Ah elle l’a sorti y’a pas longtemps c’est ça? » je lui dis : « Oui je le lis pour mon émission ». L’homme fan de mes émissions imaginaires continue il me demande quels procès j’ai vu, je lui cite notamment celui des attentats de janvier 2015, il me dit : « Ah c’est Charlie ? Mais euh il est pas passé encore » et on repart, je lui dis « si, il est passé celui qui n’est pas passé c’est celui du 13 novembre il commence en septembre 2021 » il me dit  : «  Mmm non je crois pas, Charlie c’est pas passé » je lui dis « si » il dit « non » je lui dis « si je le sais bien je l’ai écrit ce procès c’est devenu un livre c’était du 2 septembre au 16 décembre j’ai écrit 500 pages dessus » ALORS ? Alors non : « Je crois vraiment pas, vous savez je travaille à l’hôpital et on a très peur de ça d’un attentat alors on suit l’actualité » il me dit, je lui montre mon livre disponible sur internet le mec est toujours dubitatif. Il dit : « Quand même celui du 13 novembre [Salah Abdelslam] il va pas parler et il est tout seul » je lui explique qu’effectivement il ne parlera sûrement pas mais qu’il n’est pas seul il y aura 15 accusés à peu près avec lui, je lui dis que j’ai l’OMA du procès [ordonnance de mise en accusation-le « dossier » d’un procès] il me dit « Ah vous l’avez pour vos émissions ? C’est un dossier gros ? Genre 50 pages ? » je lui dis que l’OMA du 13 novembre fait 348 pages, il trouve que « c’est beaucoup quand même pour un seul accusé ! »  Mais passons, malgré mon ignorance du livre que j’ai écrit, des émissions que je ne présente pas et d’un dossier en ma possession cet homme me demande mon « numéro. Comme ça on s’appelle et on parle de droit j’ai fait 3 ans de droit » « Ah oui mais moi j’ai fait arts du spectacle et socio hein pas de droit » l’homme : « AH BON et c’est pas compliqué pour vos émissions ??? » je lui dis « si, je dois aller interviewer quelqu’un excusez moi » je pars.


Il n’y a pas de hasard, je suis venue pour assister à un homicide involontaire ( 10 ème chambre) mais il n’y a rien aujourd’hui, pas de jugement pour quelqu’un qui aurait tué quelqu’un d’autre par accident. Sur l’écran des procès je vois une chambre que je ne connais bien « la 16éme »  c’est la chambre des escroqueries, des putes et aussi parfois celle du terrorisme, celle des « petits délits liés au terrorisme » . Du « petit terrorisme » c’est quoi du « petit terrorisme » ?  C’est ce que j’avais demandé un jour à un avocat chopé à la machine à café  moi je connais le gros terrorisme, celui des assises, celui qui peut condamner à perpétuité. Le petit terrorisme « c’est comme le port salut c’est marqué dessus » c’était sa réponse à cet avocat…Il n’y a pas de hasard, je voulais voir n’importe quel procès sauf du terrorisme, cette nuit pourtant j’en ai rêvé  du terrorisme. La faute à mon binge watching  de 4 saisons en une semaine du Bureau des légendes, la DGSE, Matthieu  Kassovitz, Paul Lefebvre , Malotru.  Des malotrus dans le box, des malotrus du « petit terrorisme »  sûrement des hommes aussi bêtes que des moules à gaufre.  En fait il y a un hasard, j’attends devant la salle c’est la salle du procès, un homme vient me voir, un peu plus jeune que moi je pense, très poli il me demande si je peux l’aider et  lui dire c’est quoi cette salle ? Je lui dis qu’ici à la 16éme  chambre c’est du petit terrorisme en théorie parfois  et de l’escroquerie il me dit : « Je suis la victime je ne suis pas dans une affaire de terrorisme » Bon. Je lui demande : « Victime de quoi? » il me dit : « Tentative de meurtre. »  Il m’en parle un peu, il ne s’est pas porté partie civile, au début le procès devait avoir lieu aux assises mais : « j’ai pas donné suite aux lettres alors la juge d’instruction a dû croire que je m’en fichais et elle l’a renvoyé en correctionnel et a requalifié ça de rixe oh ben lui [l’accusé] et son avocat ils doivent être contents hein ! Surtout que lui il est en récidive en fait les lettres ont été envoyées à Paris ou je vivais en coloc et j’ai déménagé dans le Périgord j’ai pas eu les lettres. » Il s’inquiète, l’avocate qu’il a grâce à l’aide juridictionnelle n’est pas là il n’arrive pas à la contacter c’est une « avocate fictive » il me dit , je lui demande s’il a déjà vu son avocate il me dit non. Je lui explique qu’il peut sûrement se constituer partie civile aujourd’hui en début d’audience il est rassuré, je lui explique que l’audience  va peut-être être reportée du coup. Il fait les 100 pas et me laisse son dossier avec son nom son adresse, il s’appelle Florent.

Son téléphone sonne, une sonnerie très forte, ça coupe il a un vieux téléphone, il s’approche de moi et me demande s’il peut m’emprunter mon téléphone pour appeler l’avocate fictive je lui donne, l’avocate ne répond pas je dis à Florent qu’il peut envoyer un sms à l’avocate via mon téléphone et j’ai tout, le nom de la victime, le numéro de téléphone de l’avocate. L’audience va bientôt commencer, je ne sais pas si je vais voir du petit terrorisme, une tentative de meurtre comme le  dit la victime ou des putes. Je rentre dans la salle où s’est joué le procès des attentats de janvier 2015 en vrai je suis un peu émue c’est la première fois que j’y rentre je me mets à la place des victimes car un des flics m’a reconnue, puis je vais là où sont les avocats : il y a un pupitre pour y poser mon cahier.  L’audience commence avec des demandes de modification de contrôle judiciaire. Mr G. est à la barre il est sous contrôle judiciaire car entre le Mali le Sénégal la Côte d’Ivoire et la France il a blanchi de l’argent en bande organisée. Il a interdiction d’aller dans le 10 eme arrondissement de Paris et une fois par semaine il doit pointer au commissariat, il explique qu’il a seulement une journée de repos et c’est compliqué de faire tout en une journée entre les courses le repos et le pointage.  Il est dit que Monsieur G. A toujours respecté son contrôle judiciaire jusque-là « pas de difficulté à la demande » dit la procureure et c’est un verdict positif pour Monsieur G il devra pointer une fois par mois maintenant.  Ahmed est absent et demande aussi une modification de son contrôle judiciaire il a fait des faux papiers administratifs il veut aller voir sa mère en Égypte « très malade » et demande 21 jours de sortie, la procureure est « circonspecte le certificat médical de la maman date de 2 ans » verdict : refusé en plus avec le covid il peut pas partir.


Un homme arrive dans le box, le premier malotru, Barthélémy ne en 1992 au Cameroun. Dans une quinzaine de villes en France Barthélémy a utilisé des faux papiers d’identité ( 7 identités volées) il a fait de faux documents pour des comptes, il a  usurpé l’identité, et du recel de documents. Ici il n’y a qu’une partie civile et c’est le crédit agricole représentée par un avocat très très beau. En 2018 à Gare du Nord Barthélémy est contrôlé par la douane, dans sa chaussette 3 cartes d’identité belge , les papiers d’identité qu’il a  sur lui appartiennent à des personnes qui sont dans la « signalisation Schengen » , sur Barthélémy il y a aussi 2 cartes bancaires de compte nickel et 1180 euros en espèce, Barthélémy interrogé à ce moment-là au début dit ne pas savoir pourquoi il a eu ça puis bon « j’ai eu le tout pour 100 euros de la part d’un ami d’ami et je voulais revendre ça dans le quartier » Barthélémy a escroqué Conforama, But, American express, BNP, le Crédit agricole, Cofidis, Axa, Décathlon, le Crédit mutuel, la Banque postale et la CAF. Son surnom est « Picsou » dit la présidente suscitant les rires du public.

Chez Barthélémy on retrouve aussi 14 parfums Scorpion, 14 casquettes base ball, une  Ps4, des jeux, une Nintendo, des jeux, des GPS, télé, iPad, MacBook, tablette Samsung, trois montres  de luxe ( armani ) et 13000 euros en espèce. Tout sous emballage. « Vous revendiez ça sur le bon coin on a retrouvé vos annonces » il a aussi utilisé des identités et a escroqué 5000,23000,3000 et 17000 euros avec le nom des gens. La présidente invite Barthélémy/Picsou à se lever elle veut savoir combien coûte une CNI sur le marché ? Barthélémy répond qu’il ne se souvient plus, la présidente insiste : « C’est un tarif dégressif si j’en prends plusieurs ? » Barthélémy répond : « C’est 100 euros la CNI » Barthélémy explique qu’il répond « à l’arrache » la présidente : « Répondre à l’arrache pour un escroc bon …. c’est amusant, sachez Monsieur que ça sert à RIEN de nier alors je sais que les anciens les parrains là chez les escroc ça dit à chaque fois de rien dire, rien avouer mais ça ça marche plus ! Avec l’informatique on sait TOUT ON RETROUVE TOUT » Barthélémy n’a aucun compte bancaire à son nom et même son RSA il le recevait sur un faux compte « je l’ai mis sur le compte de celle qui s’appelle Jacqueline chais pas quoi » drôle de méthode.  Barthélémy a un casier à cause d’outrage/ problème de permis et prise de nom d’un tiers, en l’occurrence celui de son frère qu’il a donné lors d’une arrestation.  « C’est pas très gentil ni courageux de donner le nom de son frère hein… » Barthélémy va devoir s’expliquer sur sa nationalité et ça va être très très long. Il est né au Cameroun de père inconnu, sa mère s’est remariée avec un français qui a reconnu Barthélémy petit. A 11 ans il est venu vivre en France et avait la nationalité française « ça date frère » c’est ce que dit Barthélémy à la présidente puis « j’ai plus de nationalité française frère » encore à la présidente. Car son beau-père a retiré sa reconnaissance. Mais Barthélémy n’a plus de CNI française, il ne l’a retrouve plus ce qui est « étonnant pour quelqu’un qui a autant de CNI différentes chez lui,  je m’étonne que vous n’ayez aucune justification de votre nationalité française et ça change beaucoup de chose Monsieur, vous n’avez aucun moyen de justifier votre nationalité française j’ai beaucoup de mal à comprendre et pour  être honnête beaucoup de mal à vous croire » Barthélémy affirme qu’on lui a retiré sa nationalité entre 2003 et 2006 mais il ne l’a pas su, personne ne lui a dit la présidente lui dit que c’est impossible « je raisonne à voix haute deux choix possibles Monsieur soit vous avez eu de faux papiers soit la préfecture ne vous a pas envoyé de papier car vous n’aviez pas d’adresse » Barthélémy explique qu’il est en demande de naturalisation « AH BAH ÇA ÇA EXISTE PAS QUAND ON EST FRANÇAIS ON EST PAS NATURALISÉ » la présidente laisse tomber l’affaire et tant pis car moi je ne comprenais pas pourquoi il n’était pas possible de vérifier si oui ou non il était français avec la communication d’autres services administratifs, elle décide de parler du contrôle judiciaire non respecté de Barthélémy, pourquoi ? Barthélémy trouvait ça «  long j’en avais marre » la présidente explique que dès le premier manquement à un contrôle judiciaire on peut aller en prison « c’est la loi!  Et vous en avez rien à faire ! Et vous recommencez1 fois, 2 fois, 3 fois vous ne pointez pas ! » Barthélémy explique : «  Je me sentais pas bien j’avais pas envie de me déplacer » la présidente : « Alors ça c’est drôle car on vous retrouve où ? DANS UN TRAIN ! » « Oui mais ça c’était pour amener des vêtementd à mon cousin » « Vous avez un contrôle judiciaire vous le respectez ça sert à rien de trouver des excuses c’est interdiction de se déplacer vous êtes indifférent à la justice et la loi monsieur et vous allez perdre monsieur vous allez rester en prison ça vaut le coup? C’est ça votre vie ? D’être en prison franchement ?  C’est à vous de choisir !» « Oui je veux être vendeur de baskets », l’avocat du Crédiit Agricole plaide : « Un vrai escroc c’est quand on ne sait plus ce qui est vrai ce qui est faux, un homme qui collectionne les cartes bancaires comme ma fille de 6 ans collectionne les cartes pokémons ! » Le Crédit Agricole réclame de LA THUNE ! La procureure parle de « Picsou qui a travaillé toute sa vie et pas Barthélémy »  elle demande 18 mois de prison, 9 avec sursis, obligation de trouver une formation ou un travail, 5000 euros d’amende et la confiscation des scellés (le matos hi-tech) la défense plaide la bonne foi de son client qui a « commencé à travailler en prison, il est auxiliaire de ménage et il ADORE ça » avec cette histoire là il a « tout perdu », elle demande la restitution des montres, de l’ipad, du macbook, un cadeau de la justice ? Pas du tout « ces objets ont été achetés il y a fort longtemps »

Safy avance à la barre, il est né en 1979 il fait 60 ans, gros, mastoc, cicatrices sur le visage,  afghan, il comparait libre…car Safy était recherché par la police et la présidente s’estime « un peu surprise..là on va avoir un problème d’identification pour l’état civil » une traductrice arrive, les audiencs avec des traducteurs sont toujours insupportabls, les accusés étrangers apparaissent débiles, les traducteurs incompétents.

Dans le box des accusés il y a Yacub né en 1986, afghan aussi, il était le poto de Safy. Pendant 6 mois à Paris ils sont accusés d’avoir importé du tabac, de la contrebande, 1175 cartouches,soit 10949 cigarettes, une fois énoncé la présidente suspend l’audience : « On avait pas prévu d’avoir monsieur Safy, il faut faire toute la lumière » Au retour d’audience on apprend que Barthélémy est condamné à  18 mois dont 9 avec sursis, il sort donc de prison aujourd’hui « vous avez 12 mois au dessus de la tête monsieur et je le dis volontairement ce mot vu votre attitude, vous avez montré que vous ne compreniez pas. Vous devez trouver une formation ou un emploi, un domicile, vous allez devoir 3000 euros à l’Etat, on vous restitue l’ipad C’EST TOUT, vous devrez payer aussi au Crédit agricole 12 907 euros auxquels on rajoute 2000, vous devez payer Monsieur MOTIVEZ VOUS ! »

La présidente fait revenir Safy l’afghan et la traductrice elle explique qu’un mandat de recherche a été délivré pour Safy, il a été soupconné d’être de retour en Afghanistan et donc ce mandat de recherche s’est transformé en mandat d’arrêt par la juge d’instruction « en fait vous êtes mis en examen Monsieur…traduisez lui qu’il est mis là en examen. J’ai lu les infractions tout à l’heure et vous n’avez jamais  été entendu vu que vous étiez recherché il y a 2 solutions Monsieur, vous pouvez accepter d’être jugé aujourd’hui…mais vous n’avez pas d’avocat et pas accès à la procédure. Ou bien vous pouvez demander un renvoi pour préparer votre défense avec un avocat » Bien sûr Safy prend l’option renvoi. Avant de quitter les lieux la présidente s’adresse à Yacub dans le box : « On vous a vu Monsieur Yacub être très surpris lorsque vous avez vu Monsieur Safy arriver, j’aimerais savoir, sous quel nom connaissez vous cette personne ? » Yacub répond qu’il connaît Safy sous le surnom « Basmati ». La présidente explique qu’il va falloir vérifier l’identité de Basmati/Safy parce que « Je m’interroge il faudrait pas que quelqu’un soit envoyé par un groupe de personnes, je n’ai aucune preuve de votre état civil  et dans ce genre d’affaire on fait parfois porter le chapeau à quelqu’un d’autre » moi aussi je m’interroge vu la tête et la date de naissance de Safy. En attendant l’avocate de Yacub va demander une remise en liberté de son client, « en détention provisoire depuis 10 mois POUR DES CIGARETTES ! » et je pars sans savoir, Jean Castex surveille et je suis entourée de flics. Bientôt une vraie tentative de meurtre d’ici 2 semaines, au palais de justice l’endroit où le parquet craque et les gens aussi. Des malotrus.

M Écrit par :

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