Le tee-shirt déchiré

 Monsieur Z. est né en Chine en 1957 il ne parle pas français et a besoin d’une interprète. Sa femme, Madame Z. chinoise aussi parle bien français, elle est assise au premier rang, ils sont restaurateurs dans le Vème arrondissement. Monsieur Z. est à la barre car le 25 novembre 2020 il a commis des actes de violence sur sa femme. La Présidente demande à Madame Z. si celle-ci se constitue partie civile : « Mais non mais non mais non » répond Madame Z. en faisant le signe « assez, tout va bien » avec la main. Comme elle n’est pas partie civile la Présidente la prévient : « Vous n’avez pas droit à la parole Madame. »

 Le 25 novembre 2020 leur voisine entend des « bruits de dispute, des bruits de coups, des bruits de femme ». La voisine c’est Pauline, elle vit sur le même pallier que le couple, Pauline entend : « des cris en mandarin » la police arrive mais Madame Z. leur dit que «  ce n’est rien » elle a une trace sur le front mais « c’est une trace d’épilation » elle dit. La police décide d’aller voir les différents voisins. Pauline entend des « disputes en chinois » quand Marcel autre voisin et ami du couple explique que Madame Z. va dormir chez lui ce soir-là et que celle-ci s’est plainte de « griffures morsures et gifle. » Monsieur et Madame Z revenaient d’un repas avec des amis où « il y avait beaucoup de femmes ça a énervé Madame Z. elle est jalouse » la dispute éclate « en chinois donc, Madame Z. déchire le tee-shirt de son mari, Monsieur Z. casse son téléphone. Madame Z. a un gros hématome au poignet de dix cm et refuse que la police le note mais Monsieur Z. a aussi une blessure au poignet », l’interprète de Monsieur Z. parle à toute vitesse je comprends juste qu’en chinois « tee-shirt » se dit « tee-shirt ». Leur fille Julia confirme une dispute, Édouard le fils confirme quant à lui la blessure du papa et que les deux parents se sont mordus. La Présidente donne la parole à Monsieur Z. : « Alors Monsieur vous avez quoi à dire ? » Monsieur Z. à travers l’interprète explique que tout va très bien madame la marquise : «  En fait j’ai voulu crier et elle [ sa femme] a mis sa main sur ma bouche  moi j’ai fait un mouvement j’ai mordu et la gifle bah c’était un réflexe. » Madame Z. veut parler et lève le doigt, la Présidente : « MAIS NON je m’adresse à votre mari vous n’avez pas la parole ! Et non vous ne pourrez pas vous exprimer Madame » finalement Madame Z. s’exprime :  «  Je suis avec mon mari depuis 1989 la dispute bah c’est la voisine, en fait moi le deuxième confinement j’ai pas bien géré on avait le restaurant fermé des difficultés, le crédit, l’électricité je me suis emportée et voilà là on peut faire la vente à emporter ça va mieux et je savais pas qu’on pouvait faire la vente à emporter avec le deuxième confinement bon Marcel le voisin bon c’est un ami il vient prendre le café » la Présidente : « C’est bon Madame » mais Madame Z. continue : « Là il fait la gueule à mon mari parce que… » «  C’EST BON ÇA NE M’INTÉRESSE PAS MADAME » la justice est sur les nerfs.  En 2010 Monsieur Z. a eu affaire à la justice il employait un sans papier « Mais c’était y’a dix ans ! » crie Madame Z.

 Le procureur prend la parole : « Madame Z s’est montrée aussi auteure de violence mais seul Monsieur Z est poursuivi. Moi je vois un déni dans cette famille circulez y’a rien à voir, c’est la situation qui veut ça, moi je vois des disputes, je vois des hématomes, je vois des voisins qui parlent, je crois que pour tout le monde Monsieur et Madame Z. doivent prendre conscience que déchirer un tee-shirt, mordre ce n’est pas une dispute mais de la violence et c’est la raison pour laquelle la justice intervient. Tout le monde minimise sauf les voisins et j’ai tendance à croire que des voisins sont neutres alors je les crois. Les victimes, bien souvent des femmes ne sont pas les meilleures juges le procureur de la république peut poursuivre même si Madame ne porte pas plainte je propose donc 1000 euros avec sursis sous cinq ans. » La Présidente est seule à juger pas de concertation à avoir alors directement elle dit : « Après délibération vous êtes condamné à 600 euros avec sursis, même minime ce n’est pas normal de lever la main vous pouvez partir. Ah oui il y a 127 euros de frais de procédure à régler, moins 20 % si c’est fait dans le mois » « HEIN??? » hurle Madame Z. peu consciente de la promotion à laquelle elle a droit.  « Oui bah l’huissier il va vous expliquer AU REVOIR NON VOUS PARTEZ C’EST BON MONSIEUR L’HUISSIER RACCOMPAGNEZ LA. »


Badra avance à la barre, elle est née en 2000. Ses deux copines sont là pour la soutenir, des copines qui doivent dire « sympatchique » l’une cheveux noirs, legging, Nike a un gilet en peau de lapin, un gilet sans manche, l’autre blonde décolorée, strass au-dessus de la lèvre, chewing-gum très perceptible. Badra le 1er juillet 2020 a eu un accident de voiture, elle est là pour blessures involontaires et conduite sans assurance. La plaignante, Priscilla n’est pas présente. La Présidente commence : «  Le 1 er juillet 2020 Priscilla conduit sur les champs Élysées elle tourne avenue Montaigne, laisse passer des gens au passage piétons, un véhicule Smart la percute violemment, la plaignante déclare que vous Badra avez demandé à ce que soit écrit sur le constat que votre passagère en fait conduisait ce que la plaignante Priscilla refuse. » Badra confirme : « Elle a freiné je l’ai pas vu j’avais pas mon permis sur moi j’ai proposé celui de ma copine » en fait Badra a un permis algérien pas valable en France sans certaines démarches mais « le défaut de permis n’est pas visé dans cette procédure vous avez de la chance ». Priscilla la plaignante est policière, Badra a moins de chance : « Je suis mal tombée elle est policière j’ai paniqué je devais aller au travail » la Présidente : «  C’est là que ça va pas Madame, vous prenez le métro comme tout le monde quand on a pas le permis. Après peut-être que vous voulez un casier hein mais cette règle-là faut la comprendre quand on a pas le permis on prend le métro c’est tout » Badra ne travaille pas elle est suivie par la mission locale et espère devenir aide-soignante, elle cherche un stage. Le procureur a une question : « Moi je vois que dans la procédure y’a aggravation pour défaut de permis hein » la Présidente : « C’est pas mentionné par le COPJ  [ convocation par officier de police judicaire ]» « Tant pis » fait le procureur. Puis il s’adresse à Badra « Vous achetez une voiture sans avoir le permis Madame ? » Badra s’enfonce : « Pas le choix, Uber c’est trop cher » le procureur soulève les sourcils et plaide : « Elle est étonnante Badra elle est engagée dans des démarches qu’il faut faire pour son permis algérien et se désengage totalement de ses inconsciences. Personnalité complexe. NON! On ne conduit pas si administrativement on n’en a pas le droit ! Et moi je pense que vous avez eu de la chance de tomber sur une policière car vous allez prendre conscience de l’avertissement que vous allez recevoir aujourd’hui, je réclame 3 mois avec sursis et 150 euros d’amende » la Présidente s’en fout de ce que veut le procureur Badra écope de 60 heures de TIG et 200 euros avec sursis, Badra doit aussi payer 127 euros de frais de dossier avec aussi moins 20 % dans le mois. Badra quitte la salle, il n’y a plus que la Présidente, le procureur, la greffière, deux policiers et moi. La Présidente s’adresse à moi : « Vous êtes là pour une affaire Mademoiselle ? » Dans la salle 606, ma voix résonne : « Non non je viens voir et écrire » « Bien » fait la Présidente ultra sympa. Les condamnations continuent.


 Chakib est « absent et je suis surprise » dit la Présidente « y’a déjà eu deux renvois c’est bon on va le juger hein.» Chakib le 2 mars 2020 a tapé Wafaé sa femme et Rita leur fille, Chakib était saoul.  La Présidente décrit : « Bon le monsieur là Chakib il est saoul on nous dit que y’a son haleine déjà voilà, il a un équilibre précaire et des yeux brillants, il a mis des claques des gifles et il a insulté. Sa femme victime dit qu’il est alcoolisé depuis 8h30  et que c’est quotidien, il a tapé sa femme aussi avec le balais.. ah on a même une photo du balais cassé! » Chakib boit : « Deux bouteilles par jour ou plus, il boit du whisky, des bières, du pastis, et du vin » Wafaé sa femme a compris que son mari était violent au moment où celui-ci a commencé à s’en prendre aux enfants, aussi Wafaé enregistre les violences mais Chakib conteste il dit en audition :  «  Je n’ai pas tapé on vit dans un petit logement peut être elle s’est cognée sur des meubles » Chakib a un casier en lien avec l’alcool ( violence/ conduite) le procureur demande  8 mois ferme, la Présidente approuve : 8 mois ferme avec obligation de soin. Vingt minutes de procès à peine.


Sofiane « est aussi absent …C’est un dossier atypique hein …je trouve » la Présidente dit ça en fronçant les sourcils. Le 9 avril 2020 il a été arrêté pour outrage à agent :« Bon je vais dire ce qu’il’ a dit ce monsieur aux policiers alors il dit fils de pute, va niquer ta mère, quand je suis démenotté je te mets des gauches et je prends 30 minutions de guerre pour vous tuer » la routine vu le ton employé par la Présidente.  La victime dans cette affaire c’est la maman de Sofiane  en fait celui-ci lui a mis un coup de couteau, Il était alcoolisé, la maman « dit que c’est elle qui s’est blessée bon on a les plaies en photo et non hein c’est pas une automutilation. Sofiane  reconnaît lui avoir bu une bouteille de vodka c’est tout et il nous dit qu’il a peut-être insulté la police mais parce qu’ils n’ont pas été tendre avec lui bon … la maman de Sofiane a envoyé son fils à la campagne pour le calmer. » Le procureur prend la parole :« Bon je fais très très vite Sofiane il a même dit à une policière en garde à vue  tu es une gamine  bon Sofiane est très désagréable hein je propose 800 euros d’amende » « 600 » dit la Présidente comme si elle était à des enchères et c’est la fin le procès de Sofiane l’homme très désagréable a duré à peine dix minutes.


Je sors de la salle 606 et tombe nez à nez avec l’avocat de la défense du procès des attentats qui était en salle 607, avec un client au crâne rasé mais avec tatouage tribal dessus.  Aussi surpris l’un que l’autre nous nous donnons des nouvelles, je lui dis que je voulais faire un homicide volontaire, il me dit : « Mais c’est pas ici faut que t’ailles au palais », puis il me redemande mon numéro : « J’ai perdu mon téléphone en fait » il ment, je le sais, et il sait que je le sais mais nous jouons le jeu, on est au tribunal l’endroit où les mensonges deviennent des vérités, on fait semblant comme Madame Z. et son hématome. Le temps d’arriver chez moi il m’écrit un sms : « Quand même, tu vois des mecs en ce moment ? »

M Écrit par :

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