« On va pas condamner le diable mais vous oui ! »

« Vous allez bien? » c’est ce que me demande un agent de sécurité lorsque j’arrive au tribunal il ne m’a pas vue depuis mi-décembre et le procès je suis très étonnée qu’il me reconnaisse alors on papote et j’espère gratter de l’indulgence quant aux comparutions immédiates auxquelles je veux assister, il n’y a personne quasiment, hier s’est fini le procès du médiator il y avait beaucoup de monde me disent les agents de sécurité « Comme quand vous étiez là chaque jour »

13h30 je rentre dans la salle, il y a cinq accusés quatre très jeunes un très vieux.
Le premier est Mohamed né en 1988 à Alger. Il soupire. Il lui est reproché le 27 mars 2021 la possession et cession de drogue ( la prégabaline) c’est un récidiviste. Abdel-Kader  le très très vieux est né en …1980 ! Soit trois ans de plus que moi il est Algérien et a besoin d’un interprète, le 27 mars 2021 il a aussi été en possession et cession de prégabaline. Ismaël est le troisième, né en 1997 il est là pour outrage, atteinte à la dignité, menace de mort envers des agents RATP il les a insulté de « bande d’homosexuels, esclave, sale noir [ l’accusé est noir]  bande d’enculés, fils de pute, je vais tous vous tuer » il a aussi craché et donné des coups. Le quatrième est Faté il a besoin d’un interprète, il a été arrêté le 28 mars 2021 du coup il dit qu’il est né le 9 décembre 2004 en Libye mais le parquet estime qu’il est né le 27 mars 2003 [ on y reviendra] . Faté demande rectification en fait il est né en Algérie il n’est pas Libyen l’interprète lui dit : « Où ça en Algérie? » Faté : « La capitale », l’interprète le questionne pour un champion : « Eh! C’est quoi la capitale de l’Algérie ?? » Faté : « Alger » Faté a volé un sac le 28 mars 2021, il a beaucoup de cheveux et des très beaux, et lui aussi il est beau. Le dernier prévenu est Nabil et son procès va commencer direct. Nabil est né en 1997 on dirait qu’il a 12 ans. Rond, grosses joues un poupon, il vient du Pakistan. Il est ici pour conduite d’un véhicule sans permis, transport de drogue, et conduite sous l’emprise de stupéfiant. Nabil est récidiviste de ces trois infractions. « Voilà Monsieur les faits qui vous sont reprochés souhaitez-vous être jugé maintenant ou plus tard ? » demande la Présidente, l’avocate de Nabil lui souffle entre les dents :« Immédiatement » Nabil répète : « Immédiatement ».


La Présidente commence le récit, ça se passe entre le boulevard Ornano et Barbés, la police voit une voiture avec trois passagers, le conducteur est au téléphone c’est Nabil. La police procède à un contrôle et « ils vous trouvent très nerveux Monsieur et on comprend … les policiers notent une protubérance dans votre sillon inter fessier bon … je sais pas trop comment ils ont fait mais ils l’ont bien senti donc dans des feuilles de papier roses type PAPIER TOILETTE il y avait de l’héroïne, 2,72 grammes exactement alors bon on vous emmène au poste et là-bas vous dites que c’est pour votre consommation personnelle puis après vous dites qu’on vous a envoyé pour livrer ça mais vous ne voulez pas révéler qui, on va vous tester vous n’êtes positif qu’au cannabis, les deux amis qui vous accompagnent n’ont rien à voir dans cette histoire, vous dites : De base c’est pas à moi mais comme c’est retrouvé sur moi c’est à moi et vous dites que vous devez 3500 euros à quelqu’un qui vous a demandé ce service donc bon… ça c’est habituel hein comme défense. Vous dites que vous deviez livrer un homme à Gare de l’Est un homme avec une casquette rouge un pantalon militaire et un sac Louis Vuitton. Dans votre portable on retrouve aussi d’étranges SMS, il y a écrit 9 grammes. 150 euros. Alpha. 15 grammes » Nabil : « Déjà Madame bon le cannabis c’est ma conso y’a des choses que j’ai dit à l’OPJ [ officier de police] car il était pas correct avec moi mais là je dis la vérité » la Présidente : «  Donc un OPJ n’est pas correct avec vous et vous décidez de mentir, entre l’interpellation et la GAV y’a des histoires différentes et entre la GAV et maintenant y’a encore des histoires différentes alors ? Vous dites la vérité quand ? » c’est confus Nabil s’embrouille il dit que les choses sur son portables les sms c’est pour noter sa consommation personnelle la Présidente lui dit qu’en « 15 ans je n’ai jamais entendu ça »  elle lui dit quand même qu’il conduisait sous cannabis Nabil : « non c’était 3 jours plus tôt » la Présidente : «  on a les tests urinaires Monsieur » la Présidente passe à la personnalité de l’accusé : il a cinq mentions sur son casier judiciaire ( drogue, armes, violence aggravée, risque de mort ou infirmité sur quelqu’un, fausses plaques, il a fait un peu de prison) « Vous êtes calme et coopératif pendant les entretiens vous n’avez pas de souvenir du Pakistan vous êtes arrivé très tôt en France vous avez de bonnes relations familiales, deux sœurs handicapées, un frère, un CDI stable vous livrez des colis  vous consommez du cannabis pas d’alcool vous avez un environnement familiale de qualité » dans la salle les parents de Nabil sont là la maman a même retiré ses pompes.


Nabil prend la parole : « Le 15 septembre 2020 je suis sorti de prison j’ai tout changé Madame les fréquentations » « à priori non Monsieur sinon vous ne seriez pas là » la procureure demande pourquoi deus sursis ont été révoqué, Nabil explique qu’il est sorti du territoire il est allé au Pakistan aider son grand père. La procureure : « Vous avez une mise à l’épreuve et vous partez au Pakistan sans informer votre changement d’adresse excusez-nous mais ça nous interroge sur vos capacités à respecter certaines conditions » Nabil : « En fait quand je suis sorti de garde à vue mon billet était pour le lendemain » dans la salle le papa veut parler, la procureure crie « NON », la Présidente : « Mais c’est qui ? » « Le papa » souffle la procureure qui commence à plaider : « Ce sera bref. Les faits sont simplissimes. Je partage que la trajectoire de réinsertion était bien engagée et finalement on se retrouve dans une histoire d’héroïne. Il faut être scrupuleux dans son comportement Monsieur Nabil quand on a votre personnalité » la procureure réclame 8 mois de prison avec aménagement et interdiction de passer le permis sous 3 mois. L’avocate de Nabil veut « amener un nouvel éclairage » il est bien loin le temps des plaidoiries magnifiques entendues au procès des attentats ici l’avocate dit « depuis un certain nombre de temps » elle dit : « euh euh euh euh » on a pas proposé à son client une contre expertise urinaire « enfin tout ça tout ça. Bon ok c’est pas 2 grammes de shit c’est 2 grammes d’héroïne et la baaaah voilà bah tout tombe à l’eau ! Je remercie la procureure de proposer le bracelet électronique je voulais demander ça ! Nabil a un bon environnement ici c’est pas la cité qui est là c’est ses parents ! Vous avez même le téléphone fixe du papa c’est dire si y’a de la bonne volonté ! » elle parle des sœurs handicapées raison pour laquelle les parents ont voulu immigrer en France puis elle termine : « Bon la prison  en temps de covid c’est créer un chômeur de plus ça va pas l’aider » Nabil termine : « Je regrette je suis sur la bonne voie »

Revient Ismaël celui qui a insulté les agents de la RATP, son avocat a les cheveux longs, petit brushing, visage de Vianney mais la voix française de Bruce Willis j’ai bugué quelques minutes. Il prend la parole car il veut l’annulation du procès : « Selon l’article 63 du code pénal je ne vous l’apprends pas il doit être stipulé au procureur d’une GAV, mon client a été interpellé à 13h35 et le parquet ne l’a su qu’1heure et 7 minutes plus tard donc je comprends pas trop j’ai souvenir de jurisprudence sur un délai de 35 minutes qui était excessif donc MOI j’estime que les poursuites doivent être annulées c’est la nullité de la procédure », la procureure : « 13h35 votre client est interpellé, 14h25 il est placé en garde à vue, 14h42 le parquet est informé il n’y a aucun problème c’est à partir de la garde à vue » Ismaël est donc jugé.

Métro Franklin Roosevelt la police est appelée par la RATP pour un individu qui commet outrage, rébellion et menaces de mort, l’individu n’a pas de ticket de métro, c’est Ismaël, il est interpelé et insulte aussi la police, il se débat et est donc menotté il menace : « Je vais vous retrouver et vous tuer », il a été contrôlé car il insultait les passagers de manière aléatoire, il est « très violent », il dit « sale antillais de merde » à un agent RATP et « Je vais vous enculer tous cassez-vous de là » aux passagers du métro. Il dit aussi : « Ne me touche pas espèce d’homosexuel, je baise ta mère, ta grand-mère, esclave tu dois bien sucer des bites » il a des « antécédents » du coup la Présidente dit : « Bon y’a quand même des problèmes quand vous rencontrez les forces de l’ordre », une expertise psychiatrique a été demandée, Ismaël mise à part des « carences éducatives n’a rien, il est anti social » il perd son sang-froid. Ismaël rigole quand la Présidente évoque son comportement il dit aussi que ça a été un problème de « compréhension » avec la RATP, il dit qu’il allait quitter le métro « mais on s’est mal compris, ils m’ont touché en période de crise sanitaire et ils ont cassé mes lunettes » la Présidente : « Excusez-moi Monsieur mais quand on a pas de ticket de métro la RATP verbalise alors qu’est ce qu’il se passe pour que vous finissiez en garde à vue ? C’est ça que j’arrive pas à comprendre » Ismaël : « Ils m’ont dit de rester là » la Présidente : « Pourquoi ? Ils ont votre identité et vous restez sur place, vous savez le nombre de verbalisations chaque jour dans le métro ? Vous pensez que la RATP a que ça à faire, demander aux gens de rester sur place sans raison ? » Ismaël : « Ils veulent m’embêter » la Présidente : « Mais pourquoi ? Vous les avez insultés ? » Ismaël : « Non ça c’était au moment de l’interpellation mais j’ai pas eu de propos homophobes » la Présidente : « Espèce de pédale ? C’est pas homophobe ? On l’entend sur la vidéo Monsieur » Ismaël : « Non c’est faux », la Présidente : « Pute, esclave, pédale c’est faux tout ça ? » Ismaël dit que tout est faux et surtout les propos homophobes. On passe à sa personnalité il a un casier avec outrage et rébellion déjà mais surtout : le 11 février 2021 il a été jugé pour violence et le 9 mars 2021 violence aussi, la Présidente demande : « Qu’est ce qu’il se passe Monsieur ? Trois jugements en un mois et demi » « C’est moi la victime » la Présidente demande s’il a fait appel, Ismaël ne sait pas ce que ça veut dire, elle lui explique et dit : « On ne peut pas être systématiquement une victime, y’a des questions à se poser non ? »

L’avocate partie civile de la RATP plaide, elle a un masque épais comme une couche culotte on comprend RIEN, elle répète les insultes, évoque les crachats « Dans le contexte sanitaire actuel Madame la Présidente !! » la procureure parle des explications aberrantes de l’accusé et elle parle aussi des crachats « et risques de contamination » la procureure demande 5 mois de prison. L’avocat d’Ismaël, donc Bruce-Vianney-Willis parle d’un « dossier flou je demande la relaxe pure et simple pour la violence », il parle de la réinsertion de son client et qu’il est « quelqu’un de très fragile, l’envoyer en prison c’est pas possible. »

C’est au tour d’un autre accusé, il n’était pas là lors de la présentation deux heures plus tôt. Il a les cheveux hirsutes, la barbe fournie on dirait Saddam Hussein quand on l’a arrêté à Tikrit il s’appelle Daté et est né en 1995 à Alger, il ne parle pas bien français et a un traducteur, en fait il comprend bien et moi je trouve qu’il parle bien (au présent) car il utilise des mots comme « rebeu/mec/je mets une patate ». Il est là pour un téléphone volé. Rue Beaubourg des policiers en civil voient un groupe qui s’embrouille : un couple de sud-américain, et deux hommes nord africains, Daté et l’un de ces hommes, les policiers s’approchent, en fait les gens du Pérou disent que Daté a volé le portable du monsieur et que ça s’est passé dans la station Arts et métiers. Daté nie le vol mais on a retrouvé le téléphone sur lui, Daté nie que ce soit lui dans le métro mais on le voit sur les images des caméras et il n’y a aucun doute en plus il a les mêmes vêtements, du coup quand li se voit il dit : « Non c’est pas moi ! Wéwé c’est moi », la Présidente s’énerve : « Bon on passe à votre personnalité je sais même pas pourquoi je fais ça vu que vous dites non à tout » Daté a 6 mentions sur son casier (vol, drogue, cambriolage, recel) pour la procureure « c’est tristement banal ce dossier, le vol de téléphone est un fléau et l’accusé nie les évidences » la procureure demande 5 mois de prison. La défense de Daté parle de son arrivée « en France en 2017 avec un flux de migrants et il n’a même pas été pris en charge par l’ASE, il avait un papa et une maman qui s’aiment pas là il est en voie d’être régularisé » la procureure secoue la tête et soupire devant la plaidoirie larmoyante de l’avocate.

Abdel, aussi absent lors de la présentation en début d’audience. Abdel a une bonne tête, il a besoin d’un interprète et complètement car il ne parle pas du tout  du tout français, il est né en 1993 et vient du Maroc il est là aussi pour un vol de  portable, la Présidente raconte l’histoire :

Des policiers en civil remarquent trois hommes chelous (dont Abdel) dans le IXème, le groupe d’amis regardent deux filles ils sont suspicieux, les flics les prennent en filature. Le groupe d’amis se déplace, Saint-Lazare, Madeleine, rue Tronchet, Place Royale, finalement ils se collent à un couple de touristes, des polonais et Abdel plonge sa main dans le manteau de la femme, il ressort un iphone XS bleu, pris en flag. Qu’a à dire Abdel pour sa défense ? L’interprète récite et utilise le « je » : « Je n’ai pas mangé depuis trois jours et j’ai volé le téléphone, moi le vol c’est fini depuis 2017, j’ai pas menti je travaille pas depuis le covid c’était une nécessité » la Présidente : « Ca justifie de voler ? » Abdel/interprète : « Non », la Présidente : « Alors pourquoi le faire ? » Abdel/interprète : « C’est le diable » la Présidente : « Ah bah on va pas condamner le diable mais vous oui ! » Abdel : « J’ai pas touché un bonbon depuis 2017 je vous demande pardon » la Présidente lui demande si ça lui était arrivé à lui, qu’est ce qu’il aurait pensé du voleur ? Abdel : « Je lui pardonne ! » la Présidente explique qu’ici c’est pas la cour des pardons, c’est pas des excuses, c’est puni par la loi et il doit être puni. Abdel est tellement sympathique et touchant que moi je lui pardonne. Il a eu une mention au casier en 2017 pour recel depuis rien du tout, il a un bon contact avec sa famille restée au Maroc, il fait les marchés illégalement, il gagne 70 euros par semaine pour ça, son loyer est de 250 euros. La procureure a « une autre lecture que celle de l’accusé, c’est une expédition que fait Abdel, je ne crois pas à l’hypothèse de j’ai pas mangé, je crois à l’hypothèse de je veux de l’argent facile », elle réclame 4 mois de prison.

L’avocate de la défense a une voix insupportable, juste elle plaide la crise sanitaire et appelle la Présidente « madame le juge », l’audience est suspendue pour seulement quelques minutes, au retour les 4 accusés sont là, debouts ils vont entendre leur sentence, Ismaël est relaxé des faits de violence « pas parce qu’ils n’existent pas mais parce qu’on ne voit pas bien sur la vidéo » il est coupable du reste et est condamné à 7 mois de prison avec une semi-liberté, « concrètement Monsieur ça signifie que ce soir vous dormez en prison mais d’ici 5 jours nous mettons en place votre peine, maintenant Monsieur je me dois de vous poser des questions, est ce que vous êtes malade Monsieur ? Est-ce que vous prenez des drogues ? De l’alcool ? Un traitement ? Avez-vous des pensées suicidaires ? » à toutes ces questions Ismaël répond que non. Nabil le premier à être passé est condamné à 10 mois de prison avec un aménagement type bracelet électronique et interdiction de passer le permis sous trois mois « la prochaine fois c’est la prison Monsieur, réellement vous cochez toutes les cases, on parle pas de cannabis mais d’héroïne » pas de médicament, alcool, pensées suicidaire, du cannabis oui « mais je vais arrêter.»  Dafé est condamné à 5 mois de prison sans aménagement car pas possible, lui non plus n’a ni médicament, ni drogue, ni alcool et pas de pensées suicidaire. Abdel enfin est condamné à 3 mois sans aménagement car pas possible, il dit non à toutes les questions sauf l’alcool « mais ça va » et quand la Présidente évoque les pensées suicidaires il a un petit sourire, les quatre condamnés s’en vont, la maman de Nabil remet ses chaussures.

Faté arrive, Faté le beau gosse Libyen mais en fait Algérien et on sait pas son âge il dit avoir 17 ans, il a eu une expertise osseuse en janvier dernier qui affirme qu’il a plus de 18 ans, il y a un échange entre la Présidente, la procureure, l’avocate de Faté, chacune essaye de défendre son point de vue, ce qui est sûr c’est que « on ne jugera pas l’affaire aujourd’hui il est hors de question que la cour fasse des allers retours avec différentes procédures dont soit on fait une nouvelle expertise osseuse, soit ça va au tribunal des enfants » la cour rendra son verdict après, je m’apprête à partir il est 18h, rentrent Mohamed et AbdelKader jugés pour l’histoire de la prégabaline, ils attendent depuis 6h, à côté derrière la porte Ismaël crie.

M Écrit par :

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