Le verdict. Et le silence.

Mercredi 16 décembre 2020. 41ème audience.

Hier matin la femme d’un accusé m’a écrit, elle a lu mes chroniques et m’a envoyé un mail que j’ai eu au réveil. Elle me remerciait. J’ai tenté de lui répondre quelque chose de gentil, mais tellement vain. J’étais bouleversée. Je lui ai expliqué que j’avais essayé de retranscrire au plus juste ces quarante dernières audiences, de laisser autre chose qu’un article de dix lignes. En recevant ce mail j’ai pris en pleine face ce travail que j’ai fait, je n’ai pas seulement retranscrit des mots ou des paroles, mais des ambiances, des sentiments, des vies et derrière ces vies que j’ai écrites chaque jour il y a eu des lecteurs. Et parfois des lecteurs qui sont ces vies. D’abord mon avocat de la défense et maintenant elle, femme apeurée de voir son mari retourner en prison. Elle fait partie de ceux qui ont eu droit à la parole une heure, deux heures devant la cour. En dehors de ça elle n’a pas le droit de citer elle doit se taire, se cacher, baisser la tête. Bien sûr elle n’a pas eu à subir la mort mais elle subit tout le reste. Les regards, les jugements, les silences entendus. Elle est la femme de alors elle n’a droit à rien. J’ai écrit le parcours de son mari, son interrogatoire, pourquoi il est là. Et cet homme, cet accusé est aussi aimé par des gens, sa famille, sa femme. En aucun cas je n’aurais pu imaginer ça le 2 septembre le premier jour, que j’allais écrire tout ce procès à la main, le recopier chaque soir. Je suis arrivée sans a priori, je riais la première semaine d’entendre ces accusés être ici pour un sac à dos, je pensais que voyons en France on ne condamne pas quelqu’un sur des choses aussi banales s’ils sont ici il y a bien une raison. En France on condamne quelqu’un sur des hypothèses. L’intime conviction. C’est celle-là qui va les condamner c’est aussi cette même intime conviction qui me fait dire qu’aucun ne mérite un tel réquisitoire. Aucun. C’est aussi cette même intime conviction qui fait qu’une une victime de Charlie Hebdo va parler aux accusés après l’audience. Ce n’est pas binaire. On peut être Charlie, l’Hypercacher, Fréderic Boisseau et Clarissa Jean-Philippe et ne pas vouloir condamner les gens du box.  Je peux avoir la une de Charlie Hebdo accroché chez moi et espérer des acquittements. Moi qui suis tant Charlie, qui dégueule chaque idéologie religieuse, j’aurais aimé les détester ces accusés. Ça aurait été tellement plus facile pour moi de ne penser qu’aux victimes, qu’à la liberté d’expression, qu’à ces souffrances qui me sont devenues insupportables à entendre assise au tribunal. Moi qui suis tellement Charlie Hebdo, j’aurais aimé espérer une justice dure, à la hauteur des atrocités commises. Crier à mort avec la foule, celle qui ne sait pas, celle qui lit juste un titre de journal, celle qui a confiance en la justice de France. Puis les doutes sont arrivés, doutes qui se sont transformés en colère, en incompréhension devant un dossier vide. Vide de preuves mais rempli d’accusations, rempli de ces coupables parfaits. Je suis aussi mal à l’aise de penser ça, de penser qu’une victime, comme mon avocat de la défense, comme la femme de l’accusé pourrait me lire et être révoltée par ce que j’écris, je le comprendrais totalement. Mal à l’aise et un peu honteuse. Mais je ne suis ni victime, ni juge, juste une citoyenne qui a assisté aux audiences. Et plus que toute conviction qui m’anime, la vérité sera toujours celle du dessus. Celle qui fait parfois mal. La vérité c’est que je ne sais pas et que personne ne peut savoir. Je sais que je n’ai pas vu de terroriste pendant trois mois dans ce box. Le terroriste c’est Peter Chérif en visioconférence. Et que moi mon intime conviction me fait penser que personne n’a pu démontrer l’intention. Réclamer une peine sévère, exemplaire c’est être en dessous de ce que doit être la justice.

Cette nuit je me suis réveillée toutes les heures. Ce jour qu’on a tous tant attendu est en fait redouté, lundi il y avait encore de l’espoir et lorsque les accusés se sont exprimés la dernière fois, leur désespoir était réel. Entendre une voix qui se brise, voir un visage qui se crispe avant que les larmes ne coulent. L’espoir n’est plus là, plus permis, le verdict est rendu aujourd’hui. Un verdict qui doit contenter les victimes, les Français, un pays, un garde des sceaux, un Président. Aujourd’hui la vérité judiciaire va être prononcée, cette vérité judiciaire qui donne un non-lieu dans le volet Lillois, parfois la vérité n’a ce nom que du point de vue judiciaire, aujourd’hui de quelle vérité le Président va nous parler ? La vérité judiciaire, la vérité du dossier, la vérité de l’intime conviction ? J’arrive au tribunal et le haut du bâtiment est dans un brouillard dingue j’y vois comme un symbole. Lundi j’ai appris qu’il avait été demandé d’ouvrir en plus de l’auditorium cinq salles supplémentaires pour l’énoncé du verdict. Trop de monde, trop de caméras du monde entier. Il est 8 h00 j’ai huit heures à attendre au tribunal, j’ai pris un livre, et une batterie externe de téléphone. Dernière fois que j’erre dans ces couloirs, ces escalators, dernière fois que je retire ma montre, passe les barrières de sécurité. « Vous êtes là pour quoi ? » « Assister au procès des attentats ». Dernière fois. Dernière fois que je vois les avocats, ceux que j’admire tant et les autres, les journalistes, les victimes, les gens de Charlie, les parents de Romain le joggeur présents à chaque audience qui m’ont dit un jour se lever très tôt pour préparer les sandwichs. On était quatre ce jour-là, les parents du joggueur, les victimes donc, un avocat de la défense, et moi le public, tous assis sur le même banc à parler, du procès, des accusés, des gens, des sandwichs, du café de la machine à café. Dernière fois que je vois la cour. Son Président plus vouté qu’au premier jour acte là son dernier procès. Il part en retraite. Avec honneur ? Avec honte ? Dernière fois que je vois les accusés. Beaucoup de famille de victimes sont là à attendre. Comme moi.

Il est 14 h je rentre dans la salle d’audience, des journalistes sont déjà là, Aujourd’hui le 16 décembre à 16h le verdict sera rendu.

15h Christophe Raumel arrive, et se met sur son strapontin.

15h30 la ventoline de Michel Catino est apportée par les policiers.

15h35 des familles d’accusés rentrent dans la salle d’audience, certains sont derrière moi.

15h45 les accusés arrivent encore innocents dans leur box, ils repartiront avec leur condamnation.

Dans la salle d’audience les bancs sont remplis, des avocats parties civiles embrassent des victimes et la famille de Nezar-Michaël Pastor-Alwatik est là, sa sœur et sa nièce elles lui parlent à travers le box. Miguel Martinez ne lâche pas la salle du regard et je vois sa femme arriver, Émilie, ils s’embrassent et elle va se mettre sur le banc des avocats parties civiles. Il y a un moment incroyable, jusqu’au bout on en aura vécu. Une femme arrive et parle à Émilie qui fond en larme, il suffit de pas grand-chose pour transformer une rencontre en émotion, il suffit d’un geste, une main sur l’épaule, un soutien, cette femme c’est la dernière compagne de Bernard Maris, Hélène qui avait fait un témoignage tellement doux, ces deux femmes se parlent, l’une a perdu son compagnon à Charlie Hebdo, l’autre est la femme d’un accusé. Hélène s’en va mais l’incroyable continue. Des avocats parties civiles entourent Émilie, ils la consolent, la rassurent, lui donnent un mouchoir, c’est une image hyper forte à voir je ne regarde que ça même l’avocate si agressive lui parle, elle doit user de sa voix douce qui se transforme en voix autoritaire lorsqu’elle interroge les accusés. Émilie femme d’un accusé réconfortée par les parties civiles.

Et soudain le silence.

La cour est là il est un peu plus de 16h, pour la dernière fois le Président ouvre l’audience. Il explique que la cour a dû répondre à 255 questions posées et il va nous lire tout tout tout, avant de prononcer le verdict il explique de quoi chaque accusé est coupable. Pendant qu’il nous lit les questions et réponses, l’enquête, le procès, les accusés écoutent.

Ali Polat ne crie pas, il regarde dans le vide. Nezar-Michaël Pastor-Alwatik secoue la tête et la met entre ses mains. Willy Prévost a les coudes sur ses genoux, tête dessus les poings. Christophe Raumel ne lâche pas le président des yeux. Amar Ramdani est attentif, on dirait qu’il sourit derrière le masque et il tourne la tête.

Vient le moment du verdict il est 17h45. Le président demande aux accusés de se lever, leurs avocats aussi, Christophe Raumel se met à la barre.

Christophe Raumel est condamné à 4 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs, pas de terrorisme.

Michel Catino est condamné à 5 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs, pas de terrorisme.

Miguel Martinez est condamné à 7 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs, pas de terrorisme.

Metin Karasular est condamné à 8 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs, pas de terrorisme.

Saïd Makhlouf est condamné à 8 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs, pas de terrorisme.

Mohamed Farès est condamné à 8 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs, pas de terrorisme.

Abdelaziz Abbad est condamné à 10 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs, pas de terrorisme.

Willy Prévost est condamné à 13 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs ayant pour but une association terroriste.

Nezar-Michaël Pastor-Alwatik est condamné à 18 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs ayant pour but une association terroriste.

Amar Ramdani est condamné à 20 ans de prison, il est reconnu coupable d’association de malfaiteurs ayant pour but une association terroriste.

Ali Polat est condamné à 30 ans de prison. Il est reconnu complice de Coulibaly.

Les absents :

Mohamed Belhoucine est condamné à perpétuité

Hayat Boumeddinenne est condamnée à 30 ans de prison

Mehdi Belhoucine est mort, la cour ne le condamne pas.

Stupeur dans la salle. Seulement quatre d’entre eux condamnés pour terrorisme, camouflet pour l’accusation, énorme claque pour le ministère public, six acquittements de terrorisme, [Christophe Raumel n’avait plus l’accusation pour terrorisme en arrivant au tribunal]  je pense que personne ne s’y attendait. C’est un bruit sourd qui vient casser la stupéfaction du verdict, l’ébahissement des gens, un banc s’est effondré à cause du poids des gens dessus et moi aussi je suis effondrée, Amar Ramdani est le seul à avoir une peine plus lourde que ce que le réquisitoire demandait (17 ans), Amar Ramdani qui n’a pas d’ADN sur les armes et pourtant deux ans de plus que Nezar-Michaël Pastor-Alwatik. Je ne comprends pas. Ali Polat même peine que Hayat Boumeddienne. Je ne comprends pas.

Je sors de la salle.

Les avocats partie civile triomphent, les caméras sont là, mais triomphent de quoi ? Que pour un procès sur le terrorisme il y ait sept accusés qui n’en sont pas ? Que pendant trois mois ils se sont acharnés à nous dire que chaque accusé était un terroriste en puissance, un maillon des attentats et au final…non ? Que l’accusation, l’instruction, les avocat généraux sont complètement désavoués avec ce verdict ?   Je suis heureuse pour les six acquittés du terrorisme mais la cour n’est pas allée jusqu’au bout, les quatre autres ont payé l’acquittement des six. Un procès qui devait être historique ? Le premier d’une longue série ? On voulait des terroristes ? Et ben y ‘en a pas ! Y’en a sept qui en sont pas, sept qui ont passé déjà des années en prison avec cette étiquette-là, et au bout de cinq ans de taule c’est « Excusez nous Monsieur en fait on s’est trompés. » Non en fait, même pas d’excuse.

Je tente de trouver la femme de l’accusé qui m’a écrit je sais qu’elle est à l’audience, en attendant la famille de Metin Karasular parle à son avocat, ils sont HEUREUX, un frère au téléphone dit : « Oui oui c’est bon Michel [ Catino] il sort » mais l’avocat les fait déchanter, oui c’est bien que Metin Karasular n’ait pas le terrorisme mais il a aussi une expulsion du territoire il est ici illégalement alors il sait pas, peut-être qu’il va être expulsé en Turquie, il dit à la famille décomposée « Bah oui mais cette histoire-là elle dure depuis longtemps aussi il est pas en règle ! »

Je vois la femme de l’accusé en haut des marches, elle hésite à descendre, en bas il y a la foule de journalistes. J’attends et elle arrive vers moi, je m’approche d’elle et lui dit qui je suis, elle est belle,  c’est marrant j’ai tellement écrit sur son mari, sur elle aussi et le premier truc que je pense c’est à quel point elle est belle, elle a les yeux remplis de larmes, son mari n’a pas la condamnation pour terrorisme, elle est soulagée, on parle un peu, elle pleure, moi je tente de camoufler les larmes, cette rencontre au milieu du hall du tribunal ce que nous nous sommes dit ne regarde que nous deux, on a partagé un instant d’émotion, elle me pensait journaliste je lui ai dit qui j’étais et puis après le silence de nos mots. Le secret. Et je pars, trop émue de tout ça, ces audiences, ce verdict, tous ces gens, ces vies.

A quoi aura servi ce procès historique ? Ce procès du terrorisme ? A acquitter six mecs accusés de terrorisme.

Mise à jour :

Ali Polat et Amar Ramdani font appel de leur condamnation. Le parquet a formé un  appel iincident  qui donne à la cour d’assises la possibilité de prononcer des peines plus lourdes. 

M Écrit par :

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