La dernière audience

Jeudi 29 octobre 2020. 34ème audience.

Je l’ai redouté tout le procès, qu’il s’arrête, qu’un accusé soit malade, qu’il y ait un vice de procédure, qu’il soit annulé à cause du retard. J’y ai cru lorsqu’on a évoqué un couvre-feu à 19 heures, j’ai cru pouvoir continuer à venir, mais non demain le procès continue sans public.

Ceci est ma dernière audience.

C’est la fin des débats. A la fin de la matinée, l’instruction sera close, plus rien ne peut être rajouté cet après-midi car les plaidoiries commencent. Le Président parle de la situation sanitaire et des nouvelles règles pour préserver chaque personne. Il explique le planning forcément décousu de ce matin. Il va lire des dépositions, il commence par celle d’Hakim et ça n’a aucun intérêt. On apprend juste que Coulibaly en prison réclamait des « friandises, bonbons, gâteaux, Carambars », puis on passe au tour des questions. Chaque avocat partie civile ou défense peut revenir sur quelque chose et poser des questions aux accusés.

C’est l’avocate partie civile agressive qui commence et interroge Christophe Raumel. Elle l’interroge sur un « Enquête exclusive » qu’il a regardé sur la Syrie, c’est assez peu pertinent, lui il lui répond qu’il ne s’en souvient pas et que c’était par curiosité. Il y a une suspension de cinq minutes car Ali Polat fait un malaise. Au retour, Me Clémence Witt, avocate de Christophe Raumel, rappelle que des millions de gens ont regardé cette émission. Mohamed Farès est interrogé sur des numéros de téléphone. Il n’apporte aucune explication mais l’avocate persiste, ce qui fait dire à Me Safya Akorri, avocate de Mohamed Farès : « Mais c’est un interrogatoire complémentaire ? » Ali Polat, en doudoune Quechua, est interrogé sur les 12 kilos de C4 d’une liste d’armes : « C’était pour vous ? » Ali Polat : « Non non non, la vérité ça intéresse pas trop ici ! Chuis pas un trafiquant d’armes. » l’avocate continue l’interroge encore. Il y a quelques jours, dans les débats concernant Ali Polat, un pseudonyme a été évoqué « Alex 91 », pseudonyme qui apparait chez Mohamed Farès. Ali Polat avait expliqué preuve à l’appui que cet « Alex 91 » était en fait un autre « Ali Polat », lui aussi né en Turquie mais qui habitait Ris-Orangis. La conclusion des policiers était celle-ci, un homonyme. L’avocate agressive explique qu’Ali Polat (celui du procès) avait un abonnement mensuel, un prélèvement pour un site de rencontres avec le pseudo « Alex 91 ». Ali Polat s’énerve et tutoie l’avocate : « Tu veux vraiment me mettre ça sur le dos hein ! Hey c’est un simulacre de jugement mon frère, arrêtez ! C’est quoi les dates ?! » Me Coutant-Peyre : « Je m’étonne que les parties civiles posent des questions qui reviennent au parquet ET BAH OUI AH BAH OUI MAIS ENFIN BON BREF. » Derrière dans le box Ali Polat refait le procès et tente de convaincre Saïd Makhlouf et Amar Ramdani qui restent stoïques. L’avocate agressive continue en criant : « Les avocats parties civiles ne sont pas ici pour beurrer les sandwiches ! »  Ali Polat d’égal à égal avec l’avocate lui demande les cotes car il connaît son dossier par cœur ; l’avocate s’énerve, souffle, éberluée qu’un accusé lui tienne tête de cette manière, ahurie de voir son audace, l’avocate avance vers l’accusé pour lui donner un papier, son pas est rageur, lourd, le pas de l’élève qui apporte une feuille à son instituteur qui va lui mettre une heure de colle, c’est drôle à voir Ali Polat réussit son coup. Elle donne les dates des prélèvements bancaires, Ali Polat exulte : « BAH CEST PARFAIT moi à ce moment-là je suis en prison, j’ai le meilleur alibi du monde ! Je vois que je retire de l’argent au DAB alors que je suis en prison ! Vous voyez bien que la police fabrique des preuves ! Voilàààà, merci Madame, merci beaucoup ! » Me Coutant-Peyre interroge Willy Prévost sur le sac d’armes qu’elle conteste et Willy Prévost lui donne une réponse de bon sens : « Beaucoup d’accusés ont parlé de ce sac d’armes et on se connaît pas, on s’est pas concerté. » Willy Prévost quand il parle il a une gestuelle de rap : à chaque début de phrase il lève les mains comme s’il allait dire « yo ». Ali Polat exige de poser lui-même des questions à Willy Prévost. Le Président refuse, c’est donc Me Coutant-Peyre qui prend les questions et c’est un affrontement d’avocats qui commence. Me Hugo Lévy, avocat de Willy Prévost, est debout aussi positionné devant son client lui aussi debout. Les deux accusés se font face dans leurs box respectifs, les deux avocats se toisent et protègent leurs clients. Les deux avocats s’affrontent sur des PV d’audition concernant la voiture Scénic, ils crient. Willy Prévost conclut en criant à l’adresse d’Ali Polat : « Toi tu dis que t’es en Belgique le 6 janvier et t’as pas de bornage. C’est toi qui étais avec lui [Coulibaly} ma gueule ! » Un face à face tendu qui laisse un goût de ce qu’auraient été les confrontations si elles avaient eu lieu.

Il y a l’effervescence des avocats qui n’arrêtent pas de demander des choses avant la fermeture des débats. Ils sont ces élèves de sixième qui finissent leurs devoirs de géo et le font assis dans le couloir, ils se pressent, se bousculent « Moi, Monsieur le Président ! » On passe au voisinage de la garde à vue de Roxane. Flashback. Roxane est l’ex-petite amie d’Abdel, frère de Mohamed Farès. A la barre elle a réfuté tout ce qu’elle avait dit en garde à vue. On avait déjà visionné un bout de sa garde à vue pour voir qui mentait et le résultat n’était pas probant, Roxane pouvait mentir… ou dire la vérité, vu comment les questions des enquêteurs étaient tournées. Un visionnage qui avait laissé dubitatif. On visionne donc vingt minutes de garde à vue de Roxane, on n’apprend rien, à la fin du visionnage Me Safya Akorri explique qu’elle a voulu nous montrer ça pour une raison simple : en garde à vue, Roxane explique qu’elle a déjà été appelée par Mohamed Farès. Or il était retenu contre lui qu’il avait un problème avec les femmes en raison de sa religion. Il reste seulement une heure avant la clôture des débats et avant que moi je mange pour la dernière fois une barre de céréales. Un autre scellé est ouvert, c’est une lettre, l’écriture est très régulière, plutôt agréable, presque scolaire, enfantine. C’est une lettre de Mohamed Farès. Si l’écriture est belle, l’orthographe l’est moins. J’arrive à retranscrire quelques phrases : « Salam Abdel, Wesh frère bien ou kwa sa profite de ce vieux soleil ah des bars sa va le tops. Tinkiète frère nike sa mère on gère wallah, bcp defort tu c’est mon frère jme fume un galo, jtm sal wallah jten ve pas » Dans cette longue lettre, Mohamed Farès écrit à son frère pour lui dire qu’ici à la prison il s’est mis à la religion. L’assesseur continue la lecture de la lettre. Il dit : « Bon, désolé, y’a des difficultés là. » Il n’arrive pas à déchiffrer, il tente tant bien que mal, c’est un moment de flottement marrant. Il conclut : « Bon, la lettre, voilà, se termine… ah non, y’a aussi derrière. Alors :  j’ai fait tomber mon teush dans les toilettes  Bon, peut-être pas l’essentiel de ce courrier. Bon et alors après, désolé, c’est de l’arabe phonétique, je peux pas faire grand-chose, voilà… Voilà ce que je pouvais faire. » Me Safya Akorri  explique qu’elle a voulu montrer cette lettre non pas pour le contenu mais pour l’écriture, qui est différente de celle du « Mohammed (France) » sur le ticket de caisse du KFC qui a été dans bien des débats. On nous montre des photos des armes des Kouachi, un rapport est lu, puis des auditions encore… On est très très en retard.

Les lectures d’audition des témoins sont celles d’une des sœurs d’Hayat Boumeddiene, un ami de Mohamed Farès, un ancien capitaine de police, un homme qui a acheté une arme du sac. Ces lectures n’apportent rien mais prennent du temps. A la fin les avocats d’Amar Ramdani, Miguel Martinez, Saïd Makhlouf, à savoir Me Saint-Palais, Me Pugliese, Me Royaux lisent pour leurs clients respectifs le rapport QER : ils ne sont pas radicalisés. Et Me Coutant-Peyre prend le micro : « Bon, c’est futile mais euh… MON CAHIER ! Bah oui ha ! Je n’ai pas mes notes des trois premières semaines, j’ai pas eu de réponse ! » Le Président lui dit qu’on ne l’a pas retrouvé puis : « Bon, toutes les lectures ont été faites. On peut considérer que l’instruction est terminée. » Me Saint-Palais prend la parole et évoque son absence de cet après-midi : « Sachez, chers confrères, que mon absence lors de vos plaidoiries ne masque pas bien sûr l’intérêt que nous avons sur vos propos. » Et c’est fini. Voilà, les accusés n’auront plus la parole, leurs avocats non plus. Plus de questions, de scandales ou d’esbroufe. A partir de maintenant, celui qui parle est celui qui plaide. Mais avant ça c’est la pause déjeuner avec quasiment deux heures de retard.

15h : reprise de l’audience, 15h10 : c’est la première plaidoirie, elle réunit trois avocats pour deux associations de lutte contre le terrorisme. C’est Me Claire Josserand Schmidt qui commence. Elle parle très vite et sans interruption aussi je n’ai pu retranscrire que certains passages : « Le temps est venu pour les victimes de prendre la parole pour la dernière fois. Ceci est un procès pour l’histoire, qui dans cinquante ans montrera la réponse que nous avons donnée au terrorisme dont on ne connait toujours pas la fin. C’est la supériorité du religieux sur le politique, de la théocratie sur la démocratie, la soumission sur la liberté. Mécréance , ce mot tellement employé est une stupéfaction de chaque jour. Nous devrions faire machine arrière sur l’esprit des Lumières, nous devrions renoncer au long contrat de séparation entre l’état et la religion, long contrat chéri de tous. Ce terrorisme tue des enfants dans une école juive, il tue un couple de policiers devant leur fille de 5 ans, il écrase des enfants venus voir un feu d’artifice, il égorge des humanitaires partis voir des girafes, il décapite un prêtre, il séquestre et viole des femmes en Syrie. Ce terrorisme c’est celui-là encore présent sur ces deux mois de procès, d’abord avec l’attaque dans les anciens locaux de Charlie, puis avec Samuel Paty, professeur décapité, et encore ce matin à Nice, probablement, très probablement. Il tue des juifs, des policiers, des journalistes. C’est un procès pour l’histoire qui n’en finit jamais de se répéter. Le temps est venu pour nous avocats de parler aux victimes, tâche qui nous honore, parfois dès les premiers instants, avec des SMS qui fusent avec les attaques :  Tu es où ? Tu fais quoi ?  Je m’inquiète, Réponds-moi, je t’aime . Amis avant d’être avocats. Nous sommes devenus un médecin indispensable, c’était un honneur de les assister. Condamnés à pleurer toute leur vie, nous ramassons leurs lambeaux de chair et nous resterons soucieux de ne pas affaiblir leur parole. Empêcher que ça recommence indéfiniment est la grosse question, c’est notre responsabilité collective qui est engagée. On ne coupe pas la tête, on ne tue pas. Soixante-quatorze plaidoiries en quatre jours, c’est ce que nous vous livrons. C’est beaucoup, oui, et alors ? Aucune victime n’a choisi d’être ici. Quatre jours pour dix-sept morts et des familles, quatre jours c’est rien. Nous sommes fatigués mais on se reposera. Pour eux c’est l’éternité. La liberté ne se discute pas, elle se défend, comme l’a dit Fabrice Nicolino. Ça n’aurait pas été indécent d’avoir plus de jours. Chaque victime concentre plus de force que vous tous accusés réunis. La première semaine, les accusés aimaient la liberté d’expression. La deuxième semaine, ils aimaient les policiers. La troisième semaine, ils aimaient les juifs. Ce sont eux qui ont outillé les assassins. Ont-ils aidé la police en découvrant l’horreur que leur ami Dolly  avait faite ? Pas le moins du monde. »  Il est 15h23, elle a plaidé treize minutes. La deuxième plaidoirie concerne la LICRA, elles sont deux avocates à se succéder. C’est moins bien écrit que la précédente, elles parleront chacune à leur tour de l’origine de la LICRA, des pogroms, de l’Ukraine, de Mohammed Merah, Hannah Arendt avec la citation : « Le pire danger pour le soumis est l’homme libre » et l’une des deux récite même une chanson de Pierre Perret. A la fin elle lit les noms des dix-sept victimes. Derrière elle, Simon Fieschi est là, il ferme les yeux.

Et je pars. C’était ma dernière audience, je suis très très triste, au bord des larmes de ne pas pouvoir assister à tout. C’est arrivé d’un coup, comme une rupture. Le procès continue mais le public ne peut pas y assister. Je n’assisterai pas au verdict, je le lirai sur mon téléphone. Un vrai regret de ne pas entendre les plaidoiries des avocats de la défense. Je n’entendrai pas Me Daphné Pugliesi plaider pour sauver Amar Ramdani. De ce procès je retiendrai les gens. Sigolène Vinson présente à chaque audience, sa tonicité, ses baskets, Simon Fieschi et tout l’amour qui semble l’entourer, Riss et sa pudeur qu’on n’ose déranger. Pendant les témoignages des victimes et familles, un jour j’ai réalisé que je ne m’habillais qu’en noir et je ne me maquillais pas, que je pouvais pas écouter les témoignages des victimes de l’Hypercacher, la fusillade à Charlie Hebdo dure moins de deux minutes, la prise d’otage à l’Hypercacher plus de quatre heures je ne pouvais plus entendre ces témoignages horribles. J’ai vécu deux mois avec tous ces gens du procès, j’ai vu les mêmes choses qu’eux, les témoins insolents, apeurés, en pleurs, fuyants, les victimes et familles, bouleversantes, forcément bouleversantes, tellement bouleversantes que je ramenais leurs témoignages chez moi le soir sous la douche avec mes pleurs à moi. L’amour des témoignages, quand il est évoqué la mort de façon si brutale et injuste, et l’attente, l’attente de tout, mais surtout l’attente du moment où tout bascule, cette attente-là ne s’est jamais arrêtée. Je retiendrai aussi l’intelligence, l’éloquence, la pugnacité des avocats de la défense, ils ont toute mon admiration. Il est impossible de décrire à quel point ces gens-là sont formidables pour leurs clients, avec une mention spéciale pour Me Daphné Pugliesi et sa grosse bague et Me Safya Akorri et son paquet de clopes, l’ironie mordante de Me Christian Saint-Palais, les résumés fortement appréciés par moi-même de Me David Apelbaum mais aussi l’intelligence et l’humour d’Amar Ramdani, les coups d’éclat d’Ali Polat, la défense désabusée de Nezar-Michaël Pastor-Alwatik, la nièce juive de Nezar-Michaël Pastor-Alwatik qui embrasse la main de son oncle dans le box, geste tellement fort, les provocations de Me Coutant-Peyre. Chaque jour j’ai vu ces gens-là, de dos, de face, au quotidien ils ne m’ont pas remarquée mais moi je connais leurs expressions par cœur et je ne les verrai pas lors du verdict. J’ai écrit presque deux cents pages sur eux, noirci treize cahiers, utilisé dix stylos, j’ai été la seule en France à faire ça pour ce procès-là. L’intérêt que je portais au début aux accusés s’est transformé rapidement en obsession, je pense à eux dès mon réveil et ma dernière pensée est pour eux. « Ils doivent devenir ta psychose » m’a dit un ami écrivain, et je dois me débarrasser d’eux d’un coup. Je n’ai pas vu d’amis, pas fêté mon anniversaire, je ne pense qu’à eux. Je suis arrivée à ce procès sans aucun à priori, sans rien savoir et je n’ai pas été convaincue. Ce procès est un gâchis, il n’aura délivré que des questions, pas de réponse. J’ai assisté à toute l’instruction, aucun élément nouveau n’arrivera. Pour moi il ne ressort que des hypothèses, des peut-être. Peut-être qu’Amar Ramdani est allé dans le Nord pour des armes… Peut-être qu’il y est allé pour continuer ses escroqueries. Peut-être que Nezar-Michaël Pastor-Alwatik savait pour les attentats… Peut-être qu’il n’était pas au courant. Peut-être que Mohamed Farès a donné des armes à Saïd Makhlouf… Peut-être faisaient-ils uniquement un trafic de drogue. Peut-être qu’ils savaient tous… Peut-être qu’ils ne savaient rien. On ne peut pas condamner sur une hypothèse, il n’y a que des doutes et dans ma démocratie française, le doute doit profiter à l’accusé, ils doivent être acquittés des faits de terrorisme. Qu’ils soient condamnés pour leurs trafics, leurs escroqueries oui, mais pour l’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, c’est impossible d’après moi. Envoyer des hommes en taule pendant 20 ans pour ça serait indigne. Ils ne sont que des fusibles de l’incompétence de l’enquête, la protection des vrais coupables. Claude Hermant, lui, pourra ouvrir une friterie à Lille, il est libre. Le verdict sera rendu le vendredi 13 novembre 2015, cinq ans pile après le Bataclan, ce procès se termine et un autre se prépare avec un Salah Abdelslam qui restera vraisemblablement mutique. Ali Polat, Nezar-Michaël Pastor-Alwatik et Abdelaziz Abbad sont mon tiercé. Ils seront condamnés pour terrorisme, je pense. Il fallait des accusés pour un procès, il faudra des coupables pour un verdict.  



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