{"id":324,"date":"2020-10-29T19:58:38","date_gmt":"2020-10-29T18:58:38","guid":{"rendered":"http:\/\/chroniquer.fr\/?p=324"},"modified":"2021-02-04T16:16:56","modified_gmt":"2021-02-04T15:16:56","slug":"la-derniere-audience","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chroniquer.fr\/index.php\/2020\/10\/29\/la-derniere-audience\/","title":{"rendered":"La derni\u00e8re audience"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"546\" src=\"https:\/\/chroniquer.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/123107911_854362378437033_1277734272864164512_n-1024x546.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-325\" srcset=\"https:\/\/chroniquer.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/123107911_854362378437033_1277734272864164512_n-1024x546.jpg 1024w, https:\/\/chroniquer.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/123107911_854362378437033_1277734272864164512_n-300x160.jpg 300w, https:\/\/chroniquer.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/123107911_854362378437033_1277734272864164512_n-768x410.jpg 768w, https:\/\/chroniquer.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/123107911_854362378437033_1277734272864164512_n-1536x820.jpg 1536w, https:\/\/chroniquer.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/123107911_854362378437033_1277734272864164512_n-2048x1093.jpg 2048w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Jeudi 29 octobre 2020. 34<sup>\u00e8me<\/sup> audience.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai redout\u00e9 tout le proc\u00e8s, qu\u2019il s\u2019arr\u00eate, qu\u2019un accus\u00e9 soit malade, qu\u2019il y ait un vice de proc\u00e9dure, qu\u2019il soit annul\u00e9 \u00e0 cause du retard. J\u2019y ai cru lorsqu\u2019on a \u00e9voqu\u00e9 un couvre-feu \u00e0 19 heures, j\u2019ai cru pouvoir continuer \u00e0 venir, mais non demain le proc\u00e8s continue sans public.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci est ma derni\u00e8re audience.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la fin des d\u00e9bats. A la fin de la matin\u00e9e, l\u2019instruction sera close, plus rien ne peut \u00eatre rajout\u00e9 cet apr\u00e8s-midi car les plaidoiries commencent. Le Pr\u00e9sident parle de la situation sanitaire et des nouvelles r\u00e8gles pour pr\u00e9server chaque personne. Il explique le planning forc\u00e9ment d\u00e9cousu de ce matin. Il va lire des d\u00e9positions, il commence par celle d\u2019Hakim et \u00e7a n\u2019a aucun int\u00e9r\u00eat. On apprend juste que Coulibaly en prison r\u00e9clamait des \u00ab friandises, bonbons, g\u00e2teaux, Carambars \u00bb, puis on passe au tour des questions. Chaque avocat partie civile ou d\u00e9fense peut revenir sur quelque chose et poser des questions aux accus\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019avocate partie civile agressive qui commence et interroge Christophe Raumel. Elle l\u2019interroge sur un \u00ab Enqu\u00eate exclusive \u00bb qu\u2019il a regard\u00e9 sur la Syrie, c\u2019est assez peu pertinent, lui il lui r\u00e9pond qu\u2019il ne s\u2019en souvient pas et que c\u2019\u00e9tait par curiosit\u00e9. Il y a une suspension de cinq minutes car Ali Polat fait un malaise. Au retour, Me Cl\u00e9mence Witt, avocate de Christophe Raumel, rappelle que des millions de gens ont regard\u00e9 cette \u00e9mission. Mohamed Far\u00e8s est interrog\u00e9 sur des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone. Il n\u2019apporte aucune explication mais l\u2019avocate persiste, ce qui fait dire \u00e0 Me Safya Akorri, avocate de Mohamed Far\u00e8s : \u00ab Mais c\u2019est un interrogatoire compl\u00e9mentaire ? \u00bb Ali Polat, en doudoune Quechua, est interrog\u00e9 sur les 12 kilos de C4 d\u2019une liste d\u2019armes&nbsp;: \u00ab C\u2019\u00e9tait pour vous ? \u00bb Ali Polat : \u00ab Non non non, la v\u00e9rit\u00e9 \u00e7a int\u00e9resse pas trop ici&nbsp;! Chuis pas un trafiquant d\u2019armes. \u00bb l\u2019avocate continue l\u2019interroge encore. Il y a quelques jours, dans les d\u00e9bats concernant Ali Polat, un pseudonyme a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 \u00ab&nbsp;Alex 91&nbsp;\u00bb, pseudonyme qui apparait chez Mohamed Far\u00e8s. Ali Polat avait expliqu\u00e9 preuve \u00e0 l\u2019appui que cet \u00ab&nbsp;Alex 91&nbsp;\u00bb \u00e9tait en fait un autre \u00ab&nbsp;Ali Polat&nbsp;\u00bb, lui aussi n\u00e9 en Turquie mais qui habitait Ris-Orangis. La conclusion des policiers \u00e9tait celle-ci, un homonyme. L\u2019avocate agressive explique qu\u2019Ali Polat (celui du proc\u00e8s) avait un abonnement mensuel, un pr\u00e9l\u00e8vement pour un site de rencontres avec le pseudo \u00ab Alex 91 \u00bb. Ali Polat s\u2019\u00e9nerve et tutoie l\u2019avocate&nbsp;: \u00ab Tu veux vraiment me mettre \u00e7a sur le dos hein&nbsp;! Hey c\u2019est un simulacre de jugement mon fr\u00e8re, arr\u00eatez&nbsp;! C\u2019est quoi les dates ?! \u00bb Me Coutant-Peyre : \u00ab Je m\u2019\u00e9tonne que les parties civiles posent des questions qui reviennent au parquet ET BAH OUI AH BAH OUI MAIS ENFIN BON BREF. \u00bb Derri\u00e8re dans le box Ali Polat refait le proc\u00e8s et tente de convaincre Sa\u00efd Makhlouf et Amar Ramdani qui restent sto\u00efques. L\u2019avocate agressive continue en criant : \u00ab&nbsp;Les avocats parties civiles ne sont pas ici pour beurrer les sandwiches&nbsp;! \u00bb &nbsp;Ali Polat d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec l\u2019avocate lui demande les cotes car il conna\u00eet son dossier par c\u0153ur&nbsp;; l\u2019avocate s\u2019\u00e9nerve, souffle, \u00e9berlu\u00e9e qu\u2019un accus\u00e9 lui tienne t\u00eate de cette mani\u00e8re, ahurie de voir son audace, l\u2019avocate avance vers l\u2019accus\u00e9 pour lui donner un papier, son pas est rageur, lourd, le pas de l\u2019\u00e9l\u00e8ve qui apporte une feuille \u00e0 son instituteur qui va lui mettre une heure de colle, c\u2019est dr\u00f4le \u00e0 voir Ali Polat r\u00e9ussit son coup. Elle donne les dates des pr\u00e9l\u00e8vements bancaires, Ali Polat exulte : \u00ab&nbsp;BAH CEST PARFAIT moi \u00e0 ce moment-l\u00e0 je suis en prison, j\u2019ai le meilleur alibi du monde&nbsp;! Je vois que je retire de l\u2019argent au DAB alors que je suis en prison&nbsp;! Vous voyez bien que la police fabrique des preuves&nbsp;! Voil\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0, merci Madame, merci beaucoup ! \u00bb Me Coutant-Peyre interroge Willy Pr\u00e9vost sur le sac d\u2019armes qu\u2019elle conteste et Willy Pr\u00e9vost lui donne une r\u00e9ponse de bon sens&nbsp;: \u00ab Beaucoup d\u2019accus\u00e9s ont parl\u00e9 de ce sac d\u2019armes et on se conna\u00eet pas, on s\u2019est pas concert\u00e9. \u00bb Willy Pr\u00e9vost quand il parle il a une gestuelle de rap&nbsp;: \u00e0 chaque d\u00e9but de phrase il l\u00e8ve les mains comme s\u2019il allait dire \u00ab yo \u00bb. Ali Polat exige de poser lui-m\u00eame des questions \u00e0 Willy Pr\u00e9vost. Le Pr\u00e9sident refuse, c\u2019est donc Me Coutant-Peyre qui prend les questions et c\u2019est un affrontement d\u2019avocats qui commence. Me Hugo L\u00e9vy, avocat de Willy Pr\u00e9vost, est debout aussi positionn\u00e9 devant son client lui aussi debout. Les deux accus\u00e9s se font face dans leurs box respectifs, les deux avocats se toisent et prot\u00e8gent leurs clients. Les deux avocats s\u2019affrontent sur des PV d\u2019audition concernant la voiture Sc\u00e9nic, ils crient. Willy Pr\u00e9vost conclut en criant \u00e0 l\u2019adresse d\u2019Ali Polat&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toi tu dis que t\u2019es en Belgique le 6 janvier et t\u2019as pas de bornage. C\u2019est toi qui \u00e9tais avec lui [Coulibaly} ma gueule ! \u00bb Un face \u00e0 face tendu qui laisse un go\u00fbt de ce qu\u2019auraient \u00e9t\u00e9 les confrontations si elles avaient eu lieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a l\u2019effervescence des avocats qui n\u2019arr\u00eatent pas de demander des choses avant la fermeture des d\u00e9bats. Ils sont ces \u00e9l\u00e8ves de sixi\u00e8me qui finissent leurs devoirs de g\u00e9o et le font assis dans le couloir, ils se pressent, se bousculent \u00ab&nbsp;Moi, Monsieur le Pr\u00e9sident&nbsp;!&nbsp;\u00bb On passe au voisinage de la garde \u00e0 vue de Roxane. Flashback. Roxane est l\u2019ex-petite amie d\u2019Abdel, fr\u00e8re de Mohamed Far\u00e8s. A la barre elle a r\u00e9fut\u00e9 tout ce qu\u2019elle avait dit en garde \u00e0 vue. On avait d\u00e9j\u00e0 visionn\u00e9 un bout de sa garde \u00e0 vue pour voir qui mentait et le r\u00e9sultat n\u2019\u00e9tait pas probant, Roxane pouvait mentir\u2026 ou dire la v\u00e9rit\u00e9, vu comment les questions des enqu\u00eateurs \u00e9taient tourn\u00e9es. Un visionnage qui avait laiss\u00e9 dubitatif. On visionne donc vingt minutes de garde \u00e0 vue de Roxane, on n\u2019apprend rien, \u00e0 la fin du visionnage Me Safya Akorri explique qu\u2019elle a voulu nous montrer \u00e7a pour une raison simple&nbsp;: en garde \u00e0 vue, Roxane explique qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e par Mohamed Far\u00e8s. Or il \u00e9tait retenu contre lui qu\u2019il avait un probl\u00e8me avec les femmes en raison de sa religion. Il reste seulement une heure avant la cl\u00f4ture des d\u00e9bats et avant que moi je mange pour la derni\u00e8re fois une barre de c\u00e9r\u00e9ales. Un autre scell\u00e9 est ouvert, c\u2019est une lettre, l\u2019\u00e9criture est tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8re, plut\u00f4t agr\u00e9able, presque scolaire, enfantine. C\u2019est une lettre de Mohamed Far\u00e8s. Si l\u2019\u00e9criture est belle, l\u2019orthographe l\u2019est moins. J\u2019arrive \u00e0 retranscrire quelques phrases : \u00ab&nbsp;Salam Abdel, Wesh fr\u00e8re bien ou kwa sa profite de ce vieux soleil ah des bars sa va le tops. Tinki\u00e8te fr\u00e8re nike sa m\u00e8re on g\u00e8re wallah, bcp defort tu c\u2019est mon fr\u00e8re jme fume un galo, jtm sal wallah jten ve pas&nbsp;\u00bb Dans cette longue lettre, Mohamed Far\u00e8s \u00e9crit \u00e0 son fr\u00e8re pour lui dire qu\u2019ici \u00e0 la prison il s\u2019est mis \u00e0 la religion. L\u2019assesseur continue la lecture de la lettre. Il dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bon, d\u00e9sol\u00e9, y\u2019a des difficult\u00e9s l\u00e0.&nbsp;\u00bb Il n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9chiffrer, il tente tant bien que mal, c\u2019est un moment de flottement marrant. Il conclut&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bon, la lettre, voil\u00e0, se termine\u2026 ah non, y\u2019a aussi derri\u00e8re. Alors&nbsp;: <em>&nbsp;j\u2019ai fait tomber mon teush dans les toilettes<\/em>&nbsp; Bon, peut-\u00eatre pas l\u2019essentiel de ce courrier. Bon et alors apr\u00e8s, d\u00e9sol\u00e9, c\u2019est de l\u2019arabe phon\u00e9tique, je peux pas faire grand-chose, voil\u00e0\u2026 Voil\u00e0 ce que je pouvais faire.&nbsp;\u00bb Me Safya Akorri&nbsp; explique qu\u2019elle a voulu montrer cette lettre non pas pour le contenu mais pour l\u2019\u00e9criture, qui est diff\u00e9rente de celle du \u00ab&nbsp;Mohammed (France)&nbsp;\u00bb sur le ticket de caisse du KFC qui a \u00e9t\u00e9 dans bien des d\u00e9bats. On nous montre des photos des armes des Kouachi, un rapport est lu, puis des auditions encore\u2026 On est tr\u00e8s tr\u00e8s en retard.<\/p>\n\n\n\n<p>Les lectures d\u2019audition des t\u00e9moins sont celles d\u2019une des s\u0153urs d\u2019Hayat Boumeddiene, un ami de Mohamed Far\u00e8s, un ancien capitaine de police, un homme qui a achet\u00e9 une arme du sac. Ces lectures n\u2019apportent rien mais prennent du temps. A la fin les avocats d\u2019Amar Ramdani, Miguel Martinez, Sa\u00efd Makhlouf, \u00e0 savoir Me Saint-Palais, Me Pugliese, Me Royaux lisent pour leurs clients respectifs le rapport QER : ils ne sont pas radicalis\u00e9s. Et Me Coutant-Peyre prend le micro&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bon, c\u2019est futile mais euh\u2026 MON CAHIER&nbsp;! Bah oui ha&nbsp;! Je n\u2019ai pas mes notes des trois premi\u00e8res semaines, j\u2019ai pas eu de r\u00e9ponse&nbsp;!&nbsp;\u00bb Le Pr\u00e9sident lui dit qu\u2019on ne l\u2019a pas retrouv\u00e9 puis&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bon, toutes les lectures ont \u00e9t\u00e9 faites. On peut consid\u00e9rer que l\u2019instruction est termin\u00e9e.&nbsp;\u00bb Me Saint-Palais prend la parole et \u00e9voque son absence de cet apr\u00e8s-midi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sachez, chers confr\u00e8res, que mon absence lors de vos plaidoiries ne masque pas bien s\u00fbr l\u2019int\u00e9r\u00eat que nous avons sur vos propos.&nbsp;\u00bb Et c\u2019est fini. Voil\u00e0, les accus\u00e9s n\u2019auront plus la parole, leurs avocats non plus. Plus de questions, de scandales ou d\u2019esbroufe. A partir de maintenant, celui qui parle est celui qui plaide. Mais avant \u00e7a c\u2019est la pause d\u00e9jeuner avec quasiment deux heures de retard.<\/p>\n\n\n\n<p>15h&nbsp;: reprise de l\u2019audience, 15h10&nbsp;: c\u2019est la premi\u00e8re plaidoirie, elle r\u00e9unit trois avocats pour deux associations de lutte contre le terrorisme. C\u2019est Me Claire Josserand Schmidt qui commence. Elle parle tr\u00e8s vite et sans interruption aussi je n\u2019ai pu retranscrire que certains passages&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le temps est venu pour les victimes de prendre la parole pour la derni\u00e8re fois. Ceci est un proc\u00e8s pour l\u2019histoire, qui dans cinquante ans montrera la r\u00e9ponse que nous avons donn\u00e9e au terrorisme dont on ne connait toujours pas la fin. C\u2019est la sup\u00e9riorit\u00e9 du religieux sur le politique, de la th\u00e9ocratie sur la d\u00e9mocratie, la soumission sur la libert\u00e9. <em>M\u00e9cr\u00e9ance<\/em>&nbsp;, ce mot tellement employ\u00e9 est une stup\u00e9faction de chaque jour. Nous devrions faire machine arri\u00e8re sur l\u2019esprit des Lumi\u00e8res, nous devrions renoncer au long contrat de s\u00e9paration entre l\u2019\u00e9tat et la religion, long contrat ch\u00e9ri de tous. Ce terrorisme tue des enfants dans une \u00e9cole juive, il tue un couple de policiers devant leur fille de 5 ans, il \u00e9crase des enfants venus voir un feu d\u2019artifice, il \u00e9gorge des humanitaires partis voir des girafes, il d\u00e9capite un pr\u00eatre, il s\u00e9questre et viole des femmes en Syrie. Ce terrorisme c\u2019est celui-l\u00e0 encore pr\u00e9sent sur ces deux mois de proc\u00e8s, d\u2019abord avec l\u2019attaque dans les anciens locaux de Charlie, puis avec Samuel Paty, professeur d\u00e9capit\u00e9, et encore ce matin \u00e0 Nice, probablement, tr\u00e8s probablement. Il tue des juifs, des policiers, des journalistes. C\u2019est un proc\u00e8s pour l\u2019histoire qui n\u2019en finit jamais de se r\u00e9p\u00e9ter. Le temps est venu pour nous avocats de parler aux victimes, t\u00e2che qui nous honore, parfois d\u00e8s les premiers instants, avec des SMS qui fusent avec les attaques&nbsp;: <em>&nbsp;Tu es o\u00f9&nbsp;?&nbsp;Tu fais quoi&nbsp;?&nbsp;&nbsp;Je m\u2019inqui\u00e8te,&nbsp;R\u00e9ponds-moi, je t\u2019aime&nbsp;<\/em>. Amis avant d\u2019\u00eatre avocats. Nous sommes devenus un m\u00e9decin indispensable, c\u2019\u00e9tait un honneur de les assister. Condamn\u00e9s \u00e0 pleurer toute leur vie, nous ramassons leurs lambeaux de chair et nous resterons soucieux de ne pas affaiblir leur parole. Emp\u00eacher que \u00e7a recommence ind\u00e9finiment est la grosse question, c\u2019est notre responsabilit\u00e9 collective qui est engag\u00e9e. On ne coupe pas la t\u00eate, on ne tue pas. Soixante-quatorze plaidoiries en quatre jours, c\u2019est ce que nous vous livrons. C\u2019est beaucoup, oui, et alors&nbsp;? Aucune victime n\u2019a choisi d\u2019\u00eatre ici. Quatre jours pour dix-sept morts et des familles, quatre jours c\u2019est rien. Nous sommes fatigu\u00e9s mais on se reposera. Pour eux c\u2019est l\u2019\u00e9ternit\u00e9. La libert\u00e9 ne se discute pas, elle se d\u00e9fend, comme l\u2019a dit Fabrice Nicolino. \u00c7a n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 ind\u00e9cent d\u2019avoir plus de jours. Chaque victime concentre plus de force que vous tous accus\u00e9s r\u00e9unis. La premi\u00e8re semaine, les accus\u00e9s aimaient la libert\u00e9 d\u2019expression. La deuxi\u00e8me semaine, ils aimaient les policiers. La troisi\u00e8me semaine, ils aimaient les juifs. Ce sont eux qui ont outill\u00e9 les assassins. Ont-ils aid\u00e9 la police en d\u00e9couvrant l\u2019horreur que leur ami <em>Dolly<\/em>&nbsp; avait faite&nbsp;? Pas le moins du monde.&nbsp;\u00bb&nbsp; Il est 15h23, elle a plaid\u00e9 treize minutes. La deuxi\u00e8me plaidoirie concerne la LICRA, elles sont deux avocates \u00e0 se succ\u00e9der. C\u2019est moins bien \u00e9crit que la pr\u00e9c\u00e9dente, elles parleront chacune \u00e0 leur tour de l\u2019origine de la LICRA, des pogroms, de l\u2019Ukraine, de Mohammed Merah, Hannah Arendt avec la citation&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le pire danger pour le soumis est l\u2019homme libre&nbsp;\u00bb et l\u2019une des deux r\u00e9cite m\u00eame une chanson de Pierre Perret. A la fin elle lit les noms des dix-sept victimes. Derri\u00e8re elle, Simon Fieschi est l\u00e0, il ferme les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je pars. C\u2019\u00e9tait ma derni\u00e8re audience, je suis tr\u00e8s tr\u00e8s triste, au bord des larmes de ne pas pouvoir assister \u00e0 tout. C\u2019est arriv\u00e9 d\u2019un coup, comme une rupture. Le proc\u00e8s continue mais le public ne peut pas y assister. Je n\u2019assisterai pas au verdict, je le lirai sur mon t\u00e9l\u00e9phone. Un vrai regret de ne pas entendre les plaidoiries des avocats de la d\u00e9fense. Je n\u2019entendrai pas Me Daphn\u00e9 Pugliesi plaider pour sauver Amar Ramdani. De ce proc\u00e8s je retiendrai les gens. Sigol\u00e8ne Vinson pr\u00e9sente \u00e0 chaque audience, sa tonicit\u00e9, ses baskets, Simon Fieschi et tout l\u2019amour qui semble l\u2019entourer, Riss et sa pudeur qu\u2019on n\u2019ose d\u00e9ranger. Pendant les t\u00e9moignages des victimes et familles, un jour j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que je ne m\u2019habillais qu\u2019en noir et je ne me maquillais pas, que je pouvais pas \u00e9couter les t\u00e9moignages des victimes de l\u2019Hypercacher, la fusillade \u00e0 Charlie Hebdo dure moins de deux minutes, la prise d\u2019otage \u00e0 l\u2019Hypercacher plus de quatre heures je ne pouvais plus entendre ces t\u00e9moignages horribles. J\u2019ai v\u00e9cu deux mois avec tous ces gens du proc\u00e8s, j\u2019ai vu les m\u00eames choses qu\u2019eux, les t\u00e9moins insolents, apeur\u00e9s, en pleurs, fuyants, les victimes et familles, bouleversantes, forc\u00e9ment bouleversantes, tellement bouleversantes que je ramenais leurs t\u00e9moignages chez moi le soir sous la douche avec mes pleurs \u00e0 moi. L\u2019amour des t\u00e9moignages, quand il est \u00e9voqu\u00e9 la mort de fa\u00e7on si brutale et injuste, et l\u2019attente, l\u2019attente de tout, mais surtout l\u2019attente du moment o\u00f9 tout bascule, cette attente-l\u00e0 ne s\u2019est jamais arr\u00eat\u00e9e. Je retiendrai aussi l\u2019intelligence, l\u2019\u00e9loquence, la pugnacit\u00e9 des avocats de la d\u00e9fense, ils ont toute mon admiration. Il est impossible de d\u00e9crire \u00e0 quel point ces gens-l\u00e0 sont formidables pour leurs clients, avec une mention sp\u00e9ciale pour Me Daphn\u00e9 Pugliesi et sa grosse bague et Me Safya Akorri et son paquet de clopes, l\u2019ironie mordante de Me Christian Saint-Palais, les r\u00e9sum\u00e9s fortement appr\u00e9ci\u00e9s par moi-m\u00eame de Me David Apelbaum mais aussi l\u2019intelligence et l\u2019humour d\u2019Amar Ramdani, les coups d\u2019\u00e9clat d\u2019Ali Polat, la d\u00e9fense d\u00e9sabus\u00e9e de Nezar-Micha\u00ebl Pastor-Alwatik, la ni\u00e8ce juive de Nezar-Micha\u00ebl Pastor-Alwatik qui embrasse la main de son oncle dans le box, geste tellement fort, les provocations de Me Coutant-Peyre. Chaque jour j\u2019ai vu ces gens-l\u00e0, de dos, de face, au quotidien ils ne m\u2019ont pas remarqu\u00e9e mais moi je connais leurs expressions par c\u0153ur et je ne les verrai pas lors du verdict. J\u2019ai \u00e9crit presque deux cents pages sur eux, noirci treize cahiers, utilis\u00e9 dix stylos, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 la seule en France \u00e0 faire \u00e7a pour ce proc\u00e8s-l\u00e0. L\u2019int\u00e9r\u00eat que je portais au d\u00e9but aux accus\u00e9s s\u2019est transform\u00e9 rapidement en obsession, je pense \u00e0 eux d\u00e8s mon r\u00e9veil et ma derni\u00e8re pens\u00e9e est pour eux. \u00ab&nbsp;Ils doivent devenir ta psychose&nbsp;\u00bb m\u2019a dit un ami \u00e9crivain, et je dois me d\u00e9barrasser d\u2019eux d\u2019un coup. Je n\u2019ai pas vu d\u2019amis, pas f\u00eat\u00e9 mon anniversaire, je ne pense qu\u2019\u00e0 eux. Je suis arriv\u00e9e \u00e0 ce proc\u00e8s sans aucun \u00e0 priori, sans rien savoir et je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 convaincue. Ce proc\u00e8s est un g\u00e2chis, il n\u2019aura d\u00e9livr\u00e9 que des questions, pas de r\u00e9ponse. J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 toute l\u2019instruction, aucun \u00e9l\u00e9ment nouveau n\u2019arrivera. Pour moi il ne ressort que des hypoth\u00e8ses, des peut-\u00eatre. Peut-\u00eatre qu\u2019Amar Ramdani est all\u00e9 dans le Nord pour des armes\u2026 Peut-\u00eatre qu\u2019il y est all\u00e9 pour continuer ses escroqueries. Peut-\u00eatre que Nezar-Micha\u00ebl Pastor-Alwatik savait pour les attentats\u2026 Peut-\u00eatre qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas au courant. Peut-\u00eatre que Mohamed Far\u00e8s a donn\u00e9 des armes \u00e0 Sa\u00efd Makhlouf\u2026 Peut-\u00eatre faisaient-ils uniquement un trafic de drogue. Peut-\u00eatre qu\u2019ils savaient tous\u2026 Peut-\u00eatre qu\u2019ils ne savaient rien. On ne peut pas condamner sur une hypoth\u00e8se, il n\u2019y a que des doutes et dans ma d\u00e9mocratie fran\u00e7aise, le doute doit profiter \u00e0 l\u2019accus\u00e9, ils doivent \u00eatre acquitt\u00e9s des faits de terrorisme. Qu\u2019ils soient condamn\u00e9s pour leurs trafics, leurs escroqueries oui, mais pour l\u2019association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, c\u2019est impossible d\u2019apr\u00e8s moi. Envoyer des hommes en taule pendant 20 ans pour \u00e7a serait indigne. Ils ne sont que des fusibles de l\u2019incomp\u00e9tence de l\u2019enqu\u00eate, la protection des vrais coupables. Claude Hermant, lui, pourra ouvrir une friterie \u00e0 Lille, il est libre. Le verdict sera rendu le vendredi 13 novembre 2015, cinq ans pile apr\u00e8s le Bataclan, ce proc\u00e8s se termine et un autre se pr\u00e9pare avec un Salah Abdelslam qui restera vraisemblablement mutique. Ali Polat, Nezar-Micha\u00ebl Pastor-Alwatik et Abdelaziz Abbad sont mon tierc\u00e9. Ils seront condamn\u00e9s pour terrorisme, je pense. Il fallait des accus\u00e9s pour un proc\u00e8s, il faudra des coupables pour un verdict.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><br><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeudi 29 octobre 2020. 34\u00e8me audience. 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